Chronique

Nuages noirs sur la démocratie

La France vit une campagne présidentielle hors normes et les démêlés de François Fillon avec la justice tiennent le pays en haleine. Mais c’est l’arbre qui cache la forêt et, en réalité, ce qui se déroule sous nos yeux, c’est le délitement de tous les piliers indispensables à la démocratie. Il y a danger, estime notre chroniqueuse Marie-Hélène Miauton

Lors d’évènements historiques importants, on constate souvent combien les acteurs de l’époque n’ont pas vu venir les phénomènes, ont ignoré les signes avant-coureurs ou se sont aveuglés. Pour quelques Churchill, combien de Daladier? Aujourd’hui, malgré l’instantanéité et la masse des informations, la perspicacité des hommes est encore et toujours prise en défaut. Pour preuve, la campagne présidentielle française où la question la plus importante n’est pas celle qui est mise en avant.

Les démêlés de justice de François Fillon sont simplement le signe d’un laxisme de l’Etat à tous les niveaux, chose connue depuis longtemps et dont il est hypocrite de s’étonner. La preuve de cette absence de contrôle, complice ou complaisante, c’est que les données de Bercy sont arrivées au Canard Enchaîné dix ans après les faits, juste à point nommé. Il est facile d’en déduire que, si l’homme ne s’était pas présenté à la candidature suprême, il n’aurait jamais été inquiété, comme ne le seront jamais tous ses collègues relevant des mêmes actes, et comme sont passés sous le tapis la moitié des scandales dénoncés annuellement par la Cour des comptes.

Ce que disent les sondages

Non, ce qui se donne à voir en France actuellement, c’est le délitement des piliers de la démocratie avec l’affaissement simultané des partis politiques, des médias, des parlementaires, du gouvernement et de la justice. Pourtant, le refus d’en prendre acte continue alors que les symptômes sont connus depuis longtemps. En effet, depuis plus de dix ans, en France mais ailleurs aussi, les sondages mesurant le crédit accordé par les populations aux acteurs de la vie publique, placent alternativement en dernier et en avant dernier les médias et les partis. Ils obtiennent respectivement 24% et 11% d’indice de confiance dans la dernière étude en date, réalisée en 2016 sous l’égide de Sciences Po. Des premiers, on met en doute la véracité et l’objectivité des informations qu’ils diffusent, des seconds leur capacité d’entendre les préoccupations du peuple et d’y répondre. Cependant, au lieu de tenir compte dès leur apparition de ces avertissements réitérés, médias et élus déplorent à grands cris l’émergence d’un populisme dont ils sont coresponsables.

Traitons pour commencer des partis politiques. Leur rôle essentiel est double. D’une part établir un corpus idéologique pérenne et le faire évoluer si nécessaire en associant au sein d’une même famille des courants similaires mais non semblables. D’autre part, détecter, choisir et former des candidats pour les présenter aux charges électives. En organisant des primaires, les socialistes tout d’abord, puis sottement les Républicains, ont mis à mal ces deux fonctions primordiales au point qu’ils en sortent très affaiblis. Ils ont concédé au citoyen le choix du candidat à l’élection présidentielle et, ce faisant, ils ont accepté de révéler au grand jour la profondeur de leurs différends dogmatiques. Ces dissensions ont évidemment toujours existé mais leur étalage les renforce en favorisant l’émergence de chapelles et en instrumentalisant les égos…

La prise en main par le peuple

C’est ainsi que les primaires, sous prétexte de faire avancer la démocratie, la mettent à mal. Quant à la manifestation du Trocadéro, elle a achevé la prise en main par le peuple de ce qui relevait du parti Les Républicains en pesant lourdement sur son choix de soutenir Fillon. Outre que la France, dont les institutions sont fondées sur le bipartisme, se retrouve depuis quelques années déjà avec trois grands partis de poids approximativement égal, elle compte désormais une gauche divisée en trois tendances irréconciliables au point que, si Macron devient président, En Marche deviendra certainement le socle d’un PS refondé, éjectant ainsi Hamon, candidat frondeur du PS.

La semaine prochaine, je me permettrai de revenir sur la situation française pour traiter des autres acteurs chahutés de la démocratie, dont les médias qui sont aussi à la peine.

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