Lorsque j’étais étudiant en physique à l’EPFL, un de nos professeurs, pronucléaire, nous affirma avec aplomb que, tous calculs faits et refaits, la probabilité d’un accident frappant une centrale était inférieure à 1% et de loin. Lorsque nous lui demandâmes où et comment, dans son estimation, il prenait en considération par exemple les risques inhérents à un tuyau mal façonné ou mal monté, il dut bien admettre qu’il n’en avait pas tenu compte…

La foi du «charbonnier»

Futurs ingénieurs non seulement déçus, mais inquiets de cette approche bricolée présentée comme l’Évangile, nous apprîmes au moins très tôt à nous méfier des dangers du scientisme. Par la suite, la plupart d’entre nous préconisa fermement l’arrêt de cette filière: plus tard, l’abandon du projet particulièrement lamentable de surgénérateur à Crey-Malville, en France voisine, comme les accidents de 1979 à Three Miles Island (États-Unis), de 1986 à Tchernobyl (Ukraine), de 2006 à Forsmark (Suède) et de 2011 à Fukushima (Japon) acheva tristement de nous enlever nos dernières illusions.

Aujourd’hui, plus personne de sérieux en Suisse ne conteste que la production d’énergie utilisant l’uranium ou le plutonium soit sans avenir; les derniers politiciens du Parlement fédéral à avoir perdu à cet égard la foi du charbonnier – si l’on peut dire – se sont résignés en 2011. Reste à décider ce que l’on fera des oripeaux de cette malheureuse aventure industrielle.

Le problème des déchets

Il faudra bien empoigner un jour le problème des déchets, dont la radioactivité reste dangereuse plus d’un millénaire. Comment en effet espérer que, sur trente ou quarante générations successives, se maintiennent vigilance et compétence à l’égard de «ruclons» atomiques, surtout s’ils sont enfouis sous terre, peut-être sujets à des pressions géologiques intenses, à des séismes ou à des infiltrations d’eau imprévues? Regarder les choses en face, c’est reconnaître qu’il faudra les garder à la surface terrestre, les surveiller et sauvegarder le savoir-faire technique pour s’en occuper, sans espoir de rentabilité.

Mais la question à résoudre d’urgence est celle du calendrier de l’arrêt de nos centrales encore en activité ou susceptibles d’être réenclenchées, sachant que deux d’entre elles (Beznau I et Leibstadt) sont stoppées depuis des mois et difficiles à dépanner; c’est d’ailleurs le lieu de dire que l’on vit sans le remarquer, malgré une puissance électronucléaire diminuée d’environ 45%, ce qui en reste n’égalant la production que de moins d’un millier d’éoliennes modernes de 8 MW.

Sécurité minimaliste

Or, les cinq réacteurs de Suisse ont été conçus pour durer quarante ans. Tout objet industriel subissant des sollicitations externes ou internes (d’ordinaire abrasion, déformation, coupe par corps durs, adhésion, grippage, corrosion, réactivité avec l’ambiance, surcontrainte, fluage, déformation, fatigue, etc., mais dans le cas particulier surtout bombardement neutronique, moins bien connu faute d’une expérience assez longue) est voué inexorablement à la défaillance; c’est ce que l’on nomme la «loi d’usure», dont le stade ultime est l’«usure catastrophique», atteinte notamment si on pousse les sollicitations au-delà de toute limite raisonnable.

Aujourd’hui trois centrales ont atteint ou dépassé quarante-cinq ans de service, les deux autres y seront l’une en 2024 et l’autre en 2029. De surcroît, les trois plus vieilles ont perdu tout espoir de rendement vu leur état, tandis que la plus récente va coûter un bras pour sa réparation. Ce contexte technique et économique rend périlleux d’offrir plus de cinq ans de délai de grâce à ces installations: dans un contexte où les frais d’exploitation sont fortement croissants et où ceux de démantèlement ne sont pas du tout assez provisionnés, la tentation augmente chaque jour de prévoir une sécurité minimaliste, avec la bénédiction laxiste de l’Inspection fédérale de la sécurité nucléaire et plus encore du parlement.

Argument inepte

Autre argument inepte souvent ouï, la sortie du nucléaire voulue par l’initiative «Sortir du nucléaire» compromettrait notre indépendance énergétique: comme si notre asservissement aux rares pays producteurs d’uranium n’était pas bien pire et comme si le «carburant» des énergies renouvelables, pour ne pas citer la simple efficacité énergétique, n’était pas librement disponible.

Enfin, du point de vue juridique, les menaces d’avoir à payer des indemnités colossales pour arrêt anticipé sont risibles. Comme à l’époque de la première loi sur l’aménagement du territoire, où on jouait à se faire peur avec des risques financiers d’expropriation matérielle, balayés ensuite par les tribunaux, les opposants cherchent à intimider l’électorat.

Mais celui-ci en a marre de se faire prendre pour idiot; le vote du Brexit et l’élection de Trump y font réfléchir. En effet, outre les motifs juridiques graves de sécurité commandant l’arrêt des réacteurs suisses, leurs perspectives de recettes sont si faibles que le dommage vraisemblable est nul: qu’on cesse l’exploitation après quarante-cinq ans ou, comme le préconise le Conseil fédéral, cinq ans plus tard, c’est sous cet angle bonnet blanc et blanc bonnet. En revanche, prôner une prolongation de la vie de nos centrales au-delà de tout bon sens, en prenant des risques de plus en plus élevés, mérite un bonnet d’âne.


Luc Recordon, ingénieur-physicien EPFL, avocat, docteur en droit, ancien conseiller aux États.

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