La voie juste et audacieuse que la Suisse s’était fixée de suivre en 2011 pour éliminer ses cinq centrales nucléaires a apparemment rencontré un obstacle, les législateurs souhaitant désormais – à la consternation de beaucoup – faire volte-face afin, semble-t-il, d’assurer que le pays ait suffisamment d’énergie pour répondre à ses différents besoins.

J’espère que c’est juste un petit obstacle sur la route qu’a prise la Suisse vers l’abandon de la dépendance au nucléaire en vue de devenir un leader mondial dans le développement de l’énergie alternative et renouvelable.

L’énergie est la pierre angulaire de l’économie moderne. Mais sa production devrait être compensée par un examen rationnel des moyens et des fins, en particulier quand il s’agit de l’énergie nucléaire. Est-il rationnel de produire de l’électricité avec des centrales nucléaires? C’est la première question que je pose.

Fukushima et Tchernobyl ont été un cauchemar, mais malheureusement pas une anomalie. En fait, ils ne sont que les plus meurtriers parmi une longue série d’accidents impliquant effondrements, explosions, incendies et pertes de liquide de refroidissement – et ce tant en période de fonctionnement normal que dans des conditions d’urgence, tels que les sécheresses et les tremblements de terre.

La sûreté nucléaire exige la clarté sur les mots. Contrairement aux affirmations de ses défenseurs qui déclarent qu’il y a eu seulement deux accidents majeurs, la réalité est tout autre si l’on redéfinit un accident en y incluant les incidents qui ont entraîné la perte de vies humaines ou des dommages matériels importants.

Au moins 99 accidents nucléaires répondant à cette définition, totalisant plus de 20,5 milliards de dollars en dommages et intérêts, se sont produits dans le monde de 1952 à 2009 – soit plus d’un incident et l’équivalent de 330 millions de ­dollars de dommages et intérêts par année.

Cette récurrence, qui démontre qu’il existe de nombreux risques qui ne sont pas correctement contrôlés ou réglementés, est préoccupante, c’est le moins qu’on puisse dire, étant donné la gravité des dégâts qu’un seul accident peut causer. L’explosion et l’effondrement d’un réacteur de 500 mégawatts situé à 50 kilomètres d’une ville entraîneraient la mort immédiate d’environ 45 000 personnes, en affecteraient à peu près 70 000 autres, et provoqueraient 17 milliards de dommages matériels.

Lors d’une visite à Tchernobyl en avril de cette année, on m’a parlé du nouveau projet de construction d’un «abri» d’ici à 2015 pour bloquer les radiations émanant toujours du réacteur qui a explosé il y a 26 ans. Le prix est estimé à 1,5 milliard d’euros. Mais ce sarcophage n’est rien de plus qu’un pansement hors de prix qu’il faudra arracher de cette plaie purulente dans une centaine d’années, lorsque, je l’espère, une solution définitive sera trouvée. Une zone d’exclusion de 30 kilomètres entoure l’usine sinistrée de Tchernobyl, laissant des terres autrefois fertiles aujourd’hui incultivables par les agriculteurs locaux. La Biélorussie voisine possède près de 8000 km2 de surface cultivable, l’équivalent de l’ensemble de la superficie des terres agricoles de la Suisse, qui sont devenues inutilisables pour des siècles à cause des radiations.

Récemment, le laboratoire cantonal de Zurich aurait découvert dix tonnes de champignons importés d’Ukraine contenant du césium, ce qui signifie que même 26 ans après l’accident, les risques d’exposition aux radiations résiduelles dus aux poussières radioactives transportées par le vent restent élevés.

La deuxième question est liée au coût de l’énergie nucléaire. Les informations que nous pouvons obtenir des marchés financiers ne sont pas au-dessus de tout soupçon, mais elles ne peuvent pas être négligées non plus. Il est instructif d’analyser où vont les flux de capitaux. En principe, ils ne prennent pas la direction des activités à but non lucratif. Aujourd’hui, nous pouvons observer que ce capital ne prend pas la direction de l’énergie nucléaire mais des énergies renouvelables. Le récent rapport des Pew Charitable Trusts montre qu’en 2011, les Etats-Unis ont investi plus de 48 milliards dans les énergies renouvelables, contre 34 milliards en 2010, reprenant ainsi la première place dans les classements mondiaux des investissements énergétiques propres.

Cela signifie que l’argent nécessaire pour construire des centrales nucléaires ne peut être trouvé dans le capital privé. Où se trouve-t-il? Répondre à cette question est facile. Il provient des impôts et des obligations d’Etat. Les contribuables ou les acheteurs de ces titres financent l’énergie nucléaire. Le savent-ils? Je crains que la réponse soit non.

Et nous ne devrions pas oublier que lorsque les prétendues «économies» liées à l’utilisation de l’énergie nucléaire sont mises en avant, elles n’incluent jamais le coût correspondant au prix à payer pour les subventions gouvernementales directes et indirectes, le démantèlement des installations anciennes et – à la lumière des catastrophes – le nettoyage d’urgence, en même temps que l’assainissement des communautés affectées. Leur construction et leur entretien sont traditionnellement en proie à des retards et à des dépassements de coûts massifs. […]

Tous ces coûts cachés rendent le prix de l’énergie nucléaire plus élevé que le coût du transfert vers les énergies renouvelables qui pourraient augmenter l’efficacité énergétique.

Pour ne donner qu’un seul chiffre et se concentrer uniquement sur la limitation des déchets, on estime que des mesures adéquates pour isoler les bâtiments ou concevoir de nouveaux systèmes d’économies d’énergie pourraient réduire nos factures d’électricité de 20 à 30%. Avec près de 40% de l’électricité produite en Suisse par les centrales nucléaires, les mesures d’économie d’énergie peuvent grandement aider ce pays à éliminer progressivement la production d’énergie nucléaire. C’est sûrement un scénario qui mérite d’être étudié.

Nous assistons à la fin du «business as usual» dans la production énergétique mondiale. Seuls les acteurs de premier plan pourront non seulement naviguer sur les tendances mondiales de demain, mais également les façonner. J’espère que la Suisse ne perdra pas sa chance d’être parmi eux.

Les flux de capitaux prennent la voie des renouvelables, ce qui constitue un signal fort

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