Antichambre fédérale

Nucléaire: quand une apparente simplicité cache des enjeux très incertains

Assez curieusement, un aspect n’a encore été mentionné nulle part dans le débat sur l’initiative des Verts «Sortir du nucléaire», à savoir le manque qui pourrait se faire sentir d’un accord sur l’électricité avec l’Union européenne, analyse notre chroniqueur D.S. Miéville

Il faut reconnaître que certaines initiatives sont formulées de façon claire et appellent des réponses claires, au terme d’une réflexion simple. Si vous vous méfiez de l’énergie nucléaire et estimez qu’il est possible d’avoir recours à des énergies de substitution disponibles en suffisance, vous votez oui à l’initiative pour la sortie du nucléaire.

Si vous n’êtes pas spécialement impressionné par la proximité et l’état de la sécurité d’une ou de plusieurs centrales et que vous vous sentez plus concerné par la sécurité de l’approvisionnement en doutant de la possibilité de remplacer le nucléaire, vous votez non.

A priori, les arguments des uns et des autres sont clairs

Si l’initiative aboutit, sa mise en œuvre ne paraît pas non plus prêter le flanc à la controverse et à des difficultés d’interprétation. Trois des cinq centrales suisses (Mühleberg et Beznau I et II) devraient être mises hors-service en 2017, une (Gösgen) en 2024 et une dernière (Leibstadt) en 2029.

L’argumentation des partisans de l’initiative, lancée par les Verts après l’accident de Fukushima au Japon, s’appuie sur la question de la sécurité des centrales, dont celle de la plus vieille du monde (Beznau I, 47 ans).

L’argumentation de ses adversaires repose sur l’affirmation que le délai est trop court pour remplacer le nucléaire sans avoir recours à des importations massives de courant. Ils avancent également que l’opération serait trop coûteuse pour les propriétaires des centrales, qui ne pourraient pas amortir leurs installations. A priori les arguments des uns et des autres sont également recevables, dépourvus de contradictions et d’ambiguïté.

La simplicité n’est qu’apparente

Mais l’apparence de la simplicité peut cacher des enjeux beaucoup plus complexes.
On l’a vu le week-end dernier avec les propos pour le moins étonnants du patron d’Alpiq, l’un des deux grands exploitants du nucléaire en Suisse. Alpiq, propriétaire d’une grande partie de Gösgen et de Leibstadt, n’aurait rien contre le fait de céder ses centrales pour un franc symbolique à la Confédération, après avoir reçu une réponse négative à une offre similaire faite au français EDF. C’est que l’exploitation des centrales nucléaires, comme celle de la plupart des installations hydrauliques, est lourdement déficitaire. Au fond, plus longtemps leurs propriétaires les exploitent, plus ils perdent de l’argent.

Un oui pourrait ne pas être une si mauvaise affaire pour les électriciens

L’acceptation de l’initiative pourrait paradoxalement se révéler ne pas être une si mauvaise affaire pour les électriciens, dans la mesure où elle ouvrirait, théoriquement, la voie à leurs revendications d’un dédommagement de la part de la Confédération.

Il y a là derrière un vaste marchandage qui se profile et qui n’a pas attendu la votation pour être ouvertement évoqué. La tentation de refiler la patate chaude du nucléaire, en particulier les coûts extrêmement importants du démantèlement des centrales à la Confédération, est dans l’air.

Une bataille juridique qui pourrait durer des années

Cela promet une bataille juridique qui pourrait durer des années. La matière n’est pas pour autant des plus conflictuelles. On peut même imaginer que le sujet permettre une amélioration de la culture du compromis. Il paraîtrait assez logique, par exemple, que la centrale de Mühleberg, dont la fermeture est de toute façon programmée pour 2019 par ses propriétaires, obtienne un sursis de deux ans.

Assez curieusement, un élément de la question n’a encore été mentionné nulle part, à savoir le manque qui pourrait se faire sentir d’un accord sur l’électricité avec l’Union européenne, un projet déjà ancien puisque les négociations ont commencé en novembre 2007.

Les discussions avaient bien progressé mais l’accord est pour l’instant bloqué, comme tout autre accord du reste, puisque l’UE conditionne la conclusion de tout nouvel accord bilatéral à la négociation et à l’acceptation d’un accord global. Or si l’on devait importer des quantités significativement plus importantes d’énergie, on pourrait regretter, à l’épreuve des faits, de ne pas disposer d’un accès aux «autoroutes électriques» qui pourraient contourner la Suisse.

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