Je suis impressionné. Je le confesse. Dussé-je, ensuite, subir les foudres de l'esprit d'égalité qui règne ici et maintenant comme un empereur (ou une impératrice). Je me risque. Je me lance. Un, deux, trois, c'est parti.

La couverture du supplément Entreprises du Figaro est barrée d'un titre de couleur orange: «La femme la plus puissante du monde». La femme en question s'appelle Carly Fiorina. Elle dirige HP, le numéro deux mondial de l'informatique. Carly Fiorina occupe toute la hauteur d'une photographie sur fond bleu et elle est entourée d'un halo clair. Costume noir près du corps avec pantalon sur chaussures de cuir, elle regarde droit devant, le buste légèrement tourné vers la gauche et les deux mains ouvertes en direction du sigle de son entreprise avec l'air de dire: ce n'est pas rien.

La puissance est donc visible et considérable, mais au cas où le lecteur aurait oublié la nouvelle en feuilletant le journal, la double page qui lui est consacrée à l'intérieur commence par ce titre: «Carly Fiorina, la femme la plus puissante du monde». La photographie qui surmonte le titre n'appartient pas au registre sémantique du droit divin, mais à celui des voyageurs (voyageuses) de commerce ou des vendeurs (vendeuses). Carly Fiorina – on la reconnaît à son regard dirigé vers l'avant, à sa veste sombre et à ses mains ouvertes, cette fois en direction du lecteur – est debout devant une panoplie d'appareils dont on devine que ce sont des produits HP (le contraire serait une fâcheuse erreur).

L'image soutient le texte, qui est lui-même soutenu par l'image, de telle manière que le doute éventuel sur la capacité de Carly Fiorina à diriger le numéro deux mondial de l'informatique soit définitivement balayé. Carly («vous permettez que je vous appelle par votre prénom?» «Oui!» «Merci!») se situe dans le halo bleu qui est près de l'Eternel, mais elle sait mouiller sa chemise (blanche) et vendre ses machines au plus petit des clients (moi) dans un magasin non identifiable qui pourrait se situer n'importe où (c'est mondial).

Le Figaro insiste sur la puissance de Carly Fiorina, mais aussi sur le fait que HP est le numéro deux de sa catégorie. Cela signifie qu'elle a devant elle pas mal de puissants de genre masculin qui dirigent des entreprises occupant la place de numéro un dans leur propre catégorie. Il reste donc du chemin à faire pour passer du statut enviable de femme la plus puissante du monde à celui de la toute-puissance en général, un sommet dont on doute qu'il soit accessible autrement que par la face nord (celle des hommes). Devant le costume archaïque de l'autorité revêtu par Carly dans Le Figaro, on se demande en plus si cette périlleuse escalade est vraiment indispensable.

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