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Ô Lisboa, ô Pessoa

CHRONIQUE. Il émane de la capitale portugaise une étrange mélancolie. Pour l’incarner, rien de mieux que Fernando Pessoa et son phénoménal «Livre(s) de l’inquiétude»

Il se dégage des ruelles lisboètes une mélancolie diffuse, quelque chose qui tient autant du spleen baudelairien que de l’indicible nostalgie d’un temps passé, possible héritage des origines multiples de la ville – indo-européenne, romaine, arabe, espagnole. Les Portugais appellent ce sentiment la saudade, ils lui ont dédié une musique, le fado.

La capitale lusitanienne est une ville-labyrinthe, écrit Philippe Besson dans Les passants de Lisbonne. Il y met en scène la rencontre de deux âmes en peine, hantées par les souvenirs de jours heureux. Avant lui, Antonio Tabucchi évoquait dès les premières lignes de Pereira prétend une ville qui scintille et un journaliste réfléchissant à la mort, antagonisme participant lui aussi aux émotions contradictoires que provoque Lisbonne.

Mais qui mieux que Fernando Pessoa (1888-1935) pour incarner cette mélancolie? Lisbonne est indissociable de l’œuvre et de la vie du poète, dont le souvenir est évoqué ici à travers la table qui lui est encore réservée au Martinho da Arcada, là avec une statue ornant la terrasse du Brazileira, magnifique café dans le temps. On peut aussi visiter sa dernière demeure si l’on veut appréhender le parcours d’un homme dont l’apport majeur à l’histoire de la littérature n’a été compris qu’après sa mort.

Affinités électives

Autant l’avouer, je n’étais pas un familier de l’œuvre de Pessoa avant de me rendre pour la première fois à Lisbonne. Mais j’ai emporté son Livre(s) de l’inquiétude, sorti en début d’année chez Christian Bourgois, édition totalement revue et fortement augmentée de son Livre de l’intranquillité, publié en portugais en 1982 à partir des quelque 27 500 textes retrouvés dans une malle. «Chez moi l’intensité des sensations a toujours été moindre que l’intensité de la conscience que j’en avais», peut-on y lire. Et aussi: «Ce n’est pas dans l’individualisme que réside notre mal, mais dans le caractère de cet individualisme.» Ailleurs encore: «Le Christ et le progrès sont pour moi des mythes du même monde.» Où que j’ouvre ce Livre(s) de l’inquiétude, je me sens en affinité avec la pensée de Pessoa, comme si je devais, enfin, le rencontrer.

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Cet imposant ouvrage porte trois signatures: Vicente Guedes, Baron de Teive et Bernardo Soares. Trois signatures, trois hétéronymes derrière lesquels il aimait se cacher. Pessoa était aussi le poète Alvaro de Campos, qui sur Lisbonne a écrit: «Ville de mon enfance effroyablement perdue… / Ville triste et joyeuse, à nouveau je rêve ici même…» Poète, écrivain, philosophe: au-delà même de ses hétéronymes, Pessoa était multiple. Il fait partie de ces intellectuels qui vous élèvent. Merci à Lisbonne de me l’avoir présenté.


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