Depuis sa naissance, la nation américaine a constamment présenté au monde deux images antithétiques. La première - rayonnante - est celle d'une Amérique tocquevillienne: libérale, ouverte à tous les savoirs, à la pointe du progrès technologique et en perpétuelle projection dans le futur; c'est cette Amérique-là que Jean Baudrillard a considéré comme la «version originale de la modernité», par opposition à l'Europe qui selon lui n'en était que «la version doublée ou sous-titrée».

Crépusculaire, la seconde image est celle d'une Amérique intolérante, anti-moderniste jusqu'à l'anti-intellectualisme, et obsédée par une religiosité privilégiant le vernis de la religion par rapport à la substance du message religieux. En bref, à une Amérique ouverte, éclairée et manifestant un dynamisme culturel exceptionnel, s'oppose en négatif une Amérique introvertie, encline à la chasse aux sorcières et rétrograde au point de rejeter le darwinisme, le planning familial et la recherche sur les cellules souches.

Au cours de ces huit dernières années, l'administration Bush a incarné l'Amérique du second type. L'élection présidentielle du 4 novembre 2008 laisse entrevoir la possibilité d'un retour du balancier et, au plan symbolique, bien davantage. Barack Obama représente en effet un espoir d'un type nouveau. Il en est ainsi pour des raisons qui concernent l'un des facteurs fondateurs de la nation américaine (l'égalitarisme) aussi bien que l'une des sources vives de celle-ci (le multiculturalisme). L'accession d'un homme de couleur à la charge suprême témoignerait de ce que l'égalité des chances peut bien jouer au point d'arrivée, et non pas seulement au point départ, de la vie publique.

Or, il se trouve de surcroît qu'Obama n'est pas un simple homme de couleur, mais un métis. En élisant cet «homme-pont», l'Amérique reconnaîtrait de la plus belle des manières ce qu'elle est: une civilisation dont la vitalité puise sa source dans les vertus du «métissage créateur».

Au sein de la société américaine, le racisme perdure sans doute du fait d'«une inégalité imaginaire qui a ses racines dans les mœurs» et qui «se grave dans les mœurs à mesure qu'elle s'efface dans les lois» (Tocqueville). Il n'en reste pas moins qu'Obama s'est révélé comme un candidat charismatique, pratiquant le parler vrai, bénéficiant de ressources financières conséquentes et disposant d'une organisation remarquablement bien huilée. En outre, la crise économique, l'impopularité de l'administration sortante et les erreurs répétées de John McCain jouent en sa faveur. Quid de l'«effet Bradley»? Dans l'Amérique actuelle, qui n'est plus celle des années 80, celui-ci a toutes les chances de n'être surtout qu'une fantaisie cathodique.

Des deux côtés de l'Atlantique, des commentateurs mettent en garde contre un excès d'attente vis-à-vis d'une administration Obama: celle-ci ne pourrait opérer des miracles en raison de «l'inexpérience» du candidat démocrate, de la situation désastreuse dont celui-ci héritera et (s'agissant des relations transatlantiques) des constantes incontournables de la politique étrangère des Etats-Unis.

L'argument de l'inexpérience est irrecevable. En politique, l'apprentissage se fait sur le tas; le jugement et l'esprit de décision y pèsent plus lourd que l'expérience: après tout, un expert n'est-il pas quelqu'un qui se trompe avec... plus de compétence que les autres? De toute façon, en application de la remarque de Paul Valéry selon laquelle un chef n'est qu'«un homme qui a besoin des autres», Obama s'appuiera sur une équipe des plus aguerries.

Le reste de l'argumentaire des «obamasceptiques» n'est certainement pas à dédaigner. Une administration Obama sera confrontée à une série de problèmes titanesques: une crise financière qui secoue les fondements du capitalisme, deux guerres militairement non gagnables, la montée en puissance de la Chine, la réémergence de la Russie sur la scène internationale, la non-prolifération, le terrorisme transnational, etc.

Abstraction faite d'éventuels succès et échecs, une telle administration aura néanmoins la capacité de restaurer le crédit politique d'une Amérique qui avait légalisé la torture (tout en ayant le front de continuer à se réclamer de l'idéal des droits de l'homme!) et porté atteinte aux fondements de la démocratie interne, notamment via l'espionnage des citoyens américains et la politisation de la justice.

En même temps, elle extirpera le pays de l'ornière idéologique tout en le ramenant au sens des réalités. Cela est tout sauf négligeable. Gardons-nous d'oublier que Karl Rove avait naguère osé affirmer que l'Amérique était en mesure de «créer sa propre réalité» et que la plus grave erreur de l'administration Bush fut d'avoir oublié la règle d'or de toute politique: le pragmatisme.

En somme, l'enjeu du duel Obama-McCain de novembre 2008 n'est rien moins que la restauration des valeurs rayonnantes de l'Amérique tocquevillienne.

Les Opinions publiées par Le Temps sont issues de personnalités qui s’expriment en leur nom propre. Elles ne représentent nullement la position du Temps.