Opinion

Pourquoi les Obama s’engagent chez Netflix

OPINION. Le couple Obama va collaborer avec Netflix pour produire des séries. Rien d’étonnant aux Etats-Unis où le «story telling» est au cœur du pouvoir politique, explique le journaliste Jean-François Duval. La démarche n’est toutefois pas sans risque

Amusante façon de rebondir qui peut faire sursauter: le couple Obama a trouvé à s’employer chez Netflix. En Europe, cela pourrait faire sourire. Surprise déplacée: un acteur de série B devenu président, Terminator reprenant à la TV l’ex-émission de Donald (The New Celebrity Apprentice) après avoir été gouverneur… la frontière a toujours été ténue aux Etats-Unis entre ce qui relève de l’entertainment et des «réalités» sociales, économiques et politiques. Le président Obama lui-même apparaissait comme un personnage droit sorti d’un film de Capra. Un frère en idéalisme de Mr. Smith au Sénat. Pragmatiste, constructiviste, l’homo americanus sait que la réalité est malléable. Au point que Baudrillard, notait déjà dans Amérique (1986) que celle-ci est une fiction puisqu’elle n’a pas «de passé ni de vérités fondatrices».

Si le Nouveau Monde procède de l’Ancien, la rupture, depuis la Déclaration d’indépendance, est totale. Au vrai, depuis ses pères fondateurs, toute la pensée américaine se définit par une exigence de rupture – une différence de Weltanschaung dont les Européens n’ont guère conscience. Walt Whitman, poète majeur, l’annonçait dès 1855: «I contradict myself? Then I contradict myself» «Je me contredis? Eh bien oui, je me contredis» La logique sur laquelle se fonde la pensée américaine n’exige ni cohérence ni continuité (la nature elle-même ne procède-t-elle pas par sauts et ruptures?) La continuité est une valeur qui ne pouvait prospérer que sur un terreau où les traditions sont vieilles de plusieurs millénaires.

Sur les pas de Victor Hugo

Donald Trump applique donc Whitman à la lettre. «Je me contredis? Eh bien oui, je me contredis» Dans cette optique, ses positions successives sont légitimes, à défaut d’être fondées. Leur légitimité, elles la tiennent d’un pragmatisme ancré dans les mentalités.

A l’échelle planétaire, le principal vecteur d’empathie, n’est-ce pas désormais les fictions et les récits que l’on délivre au public?

Lors des entretiens que j’ai personnellement pu mener aux Etats-Unis depuis trente ans (j’essaie dans mon nouveau livre Demain, quel Occident d’en offrir le meilleur écho), j’ai été frappé par l’importance qu’accordaient mes interlocuteurs, de Daniel Dennett à J. K. Galbraith en passant par Huntington (Le choc des civilisations) et Fukuyama (La fin de l’histoire) au concept de «story telling» – totalement ignoré en Europe jusqu’à récemment. Ainsi, Richard Rorty, figure emblématique du pragmatisme américain, m’avait-il clairement dit en 1996: «Ça n’est pas l’idée du Vrai héritée de Platon qui doit importer désormais, mais notre capacité à nous entendre sur les valeurs et les règles à mettre en œuvre dans le monde moderne.»

A cet égard, la notion d’empathie lui paraissait déterminante. En guise d’exemple (et c’est un exemple qui aide à comprendre l’engagement d’Obama aux côtés de Netflix), il me donnait celui de Victor Hugo, dont l’œuvre a joué une formidable importance sociale au XIXe siècle. Hugo, ne serait-ce qu’avec Les Misérables, était un éveilleur de conscience, un «développeur d’empathie». Comment, aujourd’hui, réveiller cette fibre que savait faire vibrer l’écrivain?

Démarche funambulesque

Relativement simple: pour des philosophes de l’esprit tel Dennett (La conscience expliquée), suivi par Ricœur (et donc Macron), le propre de l’homme, c’est sa faculté de narration. C’est elle qui nous permet de nous forger une identité, individuelle ou collective (d’où les histoires nationales). «Je suis», non pas parce que je pense (Descartes) mais parce que je suis capable, et l’humanité tout entière avec moi, de «me/se raconter des histoires».

C’est aussi là qu’intervient Obama. A l’échelle planétaire, le principal vecteur d’empathie, n’est-ce pas désormais les fictions et les récits que l’on délivre au public? Sur ce plan, la télévision et l’univers des séries qu’elle développe de façon exponentielle ne pourraient-ils pas jouer un rôle majeur? Obama le croit. Yes we can! La démarche cependant est funambulesque. Pour mener de manière intelligente, populaire et critique la série qu’il a en tête au-delà de la première saison, il lui faudra résoudre cette équation: comment user de la fiction (et des documentaires, qui, eux aussi, tiennent du récit) pour combattre un adversaire dont le discours est fait d’une même étoffe? Entre la «vérité» des fictions et le délire des fake news, il se peut que la frontière soit parfois dangereusement poreuse. D’autant plus que le succès de Netflix repose a priori sur une exigence de fantaisie. Il faudra savoir «mentir vrai». Or n’est pas Dickens qui veut.

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