Le président américain a annoncé le 31 août la «fin» des opérations de combat en Irak. Le gros des troupes est rapatrié. A la fin de l’an prochain, il ne restera plus de soldats américains sur le sol de ce pays déclaré «ami» et «partenaire». Barack Obama n’a pas donné de date pour le retrait d’Afghanistan mais selon lui, les armées des Etats-Unis et de l’OTAN ne sont pas destinées à y rester encore très longtemps. «Une des leçons de nos efforts en Irak, a affirmé le président, est que l’influence américaine dans le monde ne dépend pas seulement de la force militaire. Pour assurer nos intérêts aux côtés de nos alliés, nous devons utiliser toute la gamme des instruments de notre puissance: notre diplomatie, notre force économique et le pouvoir de l’exemple américain.»

Obama accomplit sa promesse électorale. Son discours, raisonnable et équilibré, ne lui vaut cependant que peu de sympathie, à gauche parce qu’il est empreint de concessions à l’ère Bush, à droite parce qu’il semble céder face à l’ennemi. Le président fait ce que la logique et le bon sens lui dictent – apaiser le monde musulman sans baisser les bras devant Al-Qaida, laisser aux Irakiens et aux Afghans le soin d’inventer leur gouvernance, associer la Russie à la défense stratégique occidentale, notamment sur la question iranienne. Mais si c’est une bonne politique, ce n’est pas une «grande» politique. Elle est de repli plutôt que d’avancée, de prudence et non d’audace, elle vise l’association, par renoncement à la victoire. Si elle rassure les Européens, construits depuis plus de soixante ans sur l’idéologie de la paix par la coopération, elle enflamme les passions chauvines de nombreux Américains, intoxiqués par le poison de la suprématie.

La prudence et la modération vaudront à Obama une défaite électorale sans doute cuisante au Congrès en novembre. Elle a valu à Gustav Stresemann, en 1923, en Allemagne, son poste de chancelier, après cent trois jours d’efforts au milieu des furies nationalistes. Le contexte est différent, comme les caractères, mais retenons les attitudes.

En janvier 1923, la France de Poincaré, mécontente du retard de l’Allemagne à payer ses 2000 milliards de marks de dettes de guerre, occupe la Ruhr pour se rembourser. Le scandale est immense en Allemagne. Le gouvernement de Wilhelm Cuno décrète la résistance passive. Populaire, le geste s’avère coûteux puisque salaires, assurances et manque à gagner sont pris en charge par les finances publiques tandis que le reste du pays n’a plus accès aux matières premières. Le chômage s’accroît, des émeutes de la faim se multiplient, le mark perd sa valeur. En août, le gouvernement Cuno démissionne et le président Ebert nomme à la Chancellerie Gustav Stresemann, un monarchiste social-conservateur connu pour son patriotisme farouche.

Stresemann a soutenu la résistance passive. Il en voit maintenant les inconvénients: elle ne peut ni faire plier les Français, appuyés par les Britanniques, ni être abandonnée sans susciter chez les Allemands un horrible sentiment de trahison. Quelle est la solution?

Stresemann avale sa fierté et décide l’arrêt de la résistance passive. La pilule est amère mais c’est la seule façon, pense-t-il, de remettre l’Allemagne en position de négociatrice. Le 26 septembre 1923, il annonce la fin à la résistance passive.

Comme prévu, il est accablé de critiques. Calomnié, diffamé, menacé, il répond qu’il se sent «plus patriote» que ses accusateurs. «De quoi manquons-nous, nous, Allemands? Du courage de prendre nos responsabilités», affirme-t-il, conscient de mettre en danger sa position politique «et même sa vie».

Pour les furies, le courage du recul n’est toujours qu’une reculade. Pour ceux qui l’approuvent, il est difficile de s’en faire une gloire. Aussi ce genre de geste renforce-t-il rarement le capital politique de celui qui le fait. La «capitulation» d’un Stresemann vu comme faible encourage les séparatismes dans la Ruhr, en Bavière, en Saxe et en Thuringe. Le chancelier parvient à garder l’unité du pays. Il redresse le mark allemand en l’échangeant contre une nouvelle monnaie gagée sur la production agricole et industrielle. Ce n’est pas mis à son crédit: le 23 novembre, le parti social-démocrate dépose contre lui une motion de défiance, lui reprochant de ne pas avoir envoyé l’armée en Bavière comme il l’a fait contre le séparatisme de gauche en Saxe et en Thuringe. Le président social-démocrate Ebert déclare aux siens: «Ce qui vous pousse à renverser le chancelier sera oublié dans trois semaines mais vous sentirez les conséquences de votre bêtise dix ans encore.»

Resté aux Affaires étrangères après la Chancellerie, Stresemann amorce la réconciliation avec la France, notamment dans le cadre des Accords de Locarno où, avec son homologue Aristide Briand, il établit le principe de négociations librement consenties pour l’établissement d’une paix durable. Ces accords lui valent le Prix Nobel de la paix, conjointement avec Briand, mais la haine durable des nationalistes allemands. Il meurt en 1929, à l’âge de 51 ans. C’est un choc pour l’opinion éclairée qui sait ce qu’elle lui doit mais n’a personne pour le remplacer.

Les Etats-Unis d’Obama ne sont pas l’Allemagne de Stresemann. Pourtant, en redimensionnant comme l’ancien chancelier dans un sens plus modeste les ambitions nationales, en cherchant des alliés là où il y avait des ennemis, le président américain touche aux croyances identitaires les plus irraisonnées mais politiquement parmi les plus puissantes du pays.