Cet article fait partie d’un supplément publié par Le Temps pour les deux ans de son partenaire sur la Genève internationale, Geneva Solutions.

Face à l’urgence de la crise climatique et d’autres problèmes d’ampleur mondiale, il est de plus en plus question, depuis quelques années, de restructurer la finance pour soutenir la transition vers des économies et des sociétés durables. Cette évolution nourrit une croissance explosive de la demande et de l’offre de produits tels que les obligations vertes et les fonds d’actions axés sur la durabilité. Même pour des investissements qui ne visent pas directement la durabilité, on adopte de plus en plus souvent des critères qui s’y rapportent.

L’essor de la finance durable est un signal clair que les considérations environnementales et sociales comptent pour les investisseurs. Ceux-ci comprennent qu’une telle approche n’est pas seulement bénéfique pour les gens et pour la planète, mais qu’elle peut également mettre des actifs à l’abri de ce que l’avenir nous réserve et améliorer les performances financières. Malgré cela, la finance durable ne représente encore qu’une infime partie des actifs financiers mondiaux, bien en deçà de ce qu’il faudrait pour réaliser les ODD d’ici à 2030.

C’était le cas même avant l’épidémie de Covid-19. Or la pandémie a anéanti les progrès accomplis sur plusieurs fronts et ses conséquences continuent de peser sur les perspectives économiques, tandis que les répercussions du conflit entre l’Ukraine et la Russie ont porté un nouveau coup dur au bien-être de dizaines de millions de personnes. Parallèlement, la crise climatique s’intensifie et les changements se produisent plus rapidement que les scientifiques ne l’avaient prévu. Plus que jamais, il est temps de doper le financement et l’investissement au service de la réalisation des ODD et de l’application de l’Accord de Paris sur le climat.

Depuis des années, l’ONU tire la sonnette d’alarme à propos de l’insuffisance du financement des ODD. Aujourd’hui, le déficit de financement annuel est plus important que jamais: il est estimé à 4’300 milliards de dollars, contre 2’500 milliards lors de l’adoption des ODD en 2015. De fait, certains problèmes sont devenus plus difficiles et plus coûteux à résoudre, mais le financement de la réalisation des objectifs n’a jamais été seulement une affaire de volume: à l’approche de l’échéance de 2030, force est de reconnaître que l’impact compte aussi. Il faut davantage de finance durable, bien sûr, mais aussi en améliorer la qualité.

L’investissement durable offre des possibilités sans précédent de contribuer à la résolution des problèmes les plus tenaces de l’humanité. Pourtant, rares sont les instruments dont l’ambition est définie à ce niveau. Bon nombre d’entre eux ont pour seul objectif de déceler des risques qui menacent le retour sur investissement, ce qui revient à simplement recenser des entreprises qui produisent des biens et des services de manière responsable. Ces aspirations sont bien peu de chose à côté de l’effarante liste de tâches à accomplir pour les populations et la planète, qui comprend notamment la lutte contre le changement climatique, l’élimination de la pauvreté et de la faim, la promotion d’une consommation et d’une production responsables et la garantie d’un accès universel à une éducation de qualité, à un travail décent et à une eau propre. À l’heure où il est de la plus grande importance de viser des actions et des mesures audacieuses, la finance durable n’est pas à la hauteur de son potentiel.

Le monde a besoin de plus d’investissements qui apportent un changement positif. Cela signifie qu’il faut véritablement comprendre les causes profondes des problèmes et la manière dont ils sont imbriqués, comme l’illustrent tragiquement la pandémie de Covid-19 et la guerre en Ukraine. Il s’agit d’intégrer les ODD dans les politiques et les stratégies d’investissement, afin de donner la priorité aux entreprises et aux projets qui contribuent explicitement et directement aux objectifs. Cela signifie aussi accroître le financement du développement durable dans les endroits qui en ont le plus besoin. En effet, la finance durable reste largement confinée dans les marchés développés. Cette situation ne fait pas qu’entraver la réalisation des ODD, elle aggrave même les problèmes en creusant le fossé entre les pays du Nord et du Sud.

L’année dernière a apporté une vague d’initiatives réglementaires visant à établir des normes pour ce qui est considéré comme durable. De tels efforts promettent d’imposer plus de responsabilité et de transparence au marché. Mais concevoir des investissements qui font une réelle différence n’est pas à la portée des seules autorités réglementaires. Il faut pour cela de vastes compétences dans de nombreux domaines, issues de tous les niveaux de la société. Aucun secteur ne peut fournir cette expertise à lui seul, même avec les analystes les mieux informés. Pour comprendre quels types d’investissements produiront de vrais résultats, il faut une vision partagée qui ne peut provenir que de la mise en commun de différentes perspectives.

Les ODD représentent cette vision et constituent une responsabilité collective: les 17 objectifs ont été adoptés par les 193 États membres de l’ONU. Pour les réaliser et mettre le plus rapidement possible le monde sur une voie plus durable et plus équitable, nous avons besoin d’une coopération à une échelle sans précédent. Tous les pays et toutes les composantes de la société peuvent et doivent contribuer aux solutions. Les problèmes sont tout simplement trop importants et les phénomènes planétaires trop interdépendants pour qu’un seul acteur puisse faire cavalier seul, qu’il s’agisse du secteur de la finance, des marchés, des pouvoirs publics ou même des Nations Unies.

Genève est particulièrement bien placée pour faire avancer cette collaboration. Berceau de la diplomatie multilatérale, elle comprend à la fois un réseau diversifié et dynamique d’acteurs de la gouvernance mondiale et un puissant centre financier. Au sein de mon cabinet à l’ONU Genève, par exemple, le SDG Lab collabore avec des acteurs des milieux financiers, des pouvoirs publics et du développement international afin de nouer des partenariats concrets pour la réalisation du Programme de développement durable à l’horizon 2030. C’est dans le même esprit que s’inscrit l’initiative Building Bridges, lancée conjointement par la Suisse, son secteur financier, l’ONU et d’autres partenaires internationaux pour accélérer la transition vers une économie qui protège la planète et favorise la prospérité et le bien-être de tous.

Le financement des ODD ne consiste pas seulement à mobiliser plus d’argent − il s’agit d’une question plus systémique et beaucoup plus profonde que de combler un déficit financier. En définitive, toutes les transactions et tous les investissements financiers, publics et privés, devront être alignés sur les ODD. Il est trop tôt pour dire si l’essor rapide de l’investissement durable marque un tournant dans l’évolution de la finance, mais une chose est sûre: les enjeux sont plus élevés que jamais. Si nous ne parvenons pas à travailler ensemble pour tenir la promesse des ODD, nous n’aurons peut-être pas de deuxième chance.

Le Temps publie des chroniques et des tribunes – ces dernières sont proposées à des personnalités ou sollicitées par elles. Qu’elles soient écrites par des membres de sa rédaction s’exprimant en leur nom propre ou par des personnes extérieures, ces opinions reflètent le point de vue de leurs autrices et auteurs. Elles ne représentent nullement la position du titre.