Jusqu’au XIXe siècle, le commun des mortels était persuadé que la longévité humaine était vouée à se raccourcir au fil des siècles. Mathusalem n’avait-il pas vaillamment vécu jusqu’à 969 ans? Et le jeune Abraham n’honorait-il pas encore son épouse à l’âge enviable de 99 ans? En comparaison, il ne faisait guère de doute que le Progrès de l’humanité s’accompagnait d’une fragilisation accélérée de l’espèce.

Depuis le milieu XXe siècle, la croyance s’est renversée devant une nouvelle évidence: le progrès profite à la durée de la vie humaine. Décennie après décennie, on a vu l’espérance de vie gagner des mois, puis des années entières, au point de se rapprocher, dans l’autre sens, de la barre des chiffres mythiques. Une fille qui naît aujourd’hui en Suisse a une espérance de vie de plus de 90 ans*! Dans une perspective historique, c’est une inversion d’autant plus spectaculaire qu’à cet accroissement de la longévité s’ajoute un autre phénomène d’envergure: le taux de fécondité plonge, de manière vertigineuse. Entre les 5 enfants par femme que le monde comptait en 1970 et la difficulté de nombreux pays d’atteindre aujourd’hui le seuil de remplacement des générations (2,1), l’écart ne s’est pas creusé par paliers successifs. Ce fut une dégringolade générale, à des rythmes certes plus ou moins rapides mais dans un mouvement quasi identique d’un bout à l’autre de la planète. Enfin, le baby boom des décennies d’après-guerre grossit lui aussi les troupes des personnes âgées puisque, bon an mal an, ses premiers rejetons atteignent cette année l’âge de la retraite, les autres suivant de près et en rangs serrés. Il en résulte un vieillissement annoncé de la population, qui se traduit par des chiffres sans ambiguïté: entre aujourd’hui et 2050, la proportion de personnes de plus de 60 ans passera de 11% à 22%, en moyenne mondiale, atteignant jusqu’à 44% au Japon.

Cette mutation inéluctable du «baby boom» en «papy boom» sollicite fortement la créativité des chercheurs, notamment dans les domaines médicaux et pharmaceutiques. On connaissait les prothèses de dents, de genou, de hanche, les implants capillaires ou intraoculaires, mais l’assortiment des pièces détachées se complète tous les mois d’un nouvel organe «bionique», sans parler des implants servant à administrer, à juste dose, des médicaments. Parallèlement, pharmacologues, chimistes et nutritionnistes rivalisent d’imagination pour trouver les substances et les modes d’absorption les mieux adaptés aux personnes âgées.

Ces innovations sont onéreuses, et la question de leur financement ne manquera pas de se poser. Mais dès l’instant où elles répondent au besoin d’une large part de la population, elles tendront de plus en plus à s’apparenter à des soins de base, en plus de l’abaissement des coûts que produira inévitablement leur commercialisation à large échelle.

En outre, même les pays les plus réfractaires à l’idée d’une assurance maladie généralisée se trouvent dans l’obligation d’empoigner le problème, tant le vieillissement de la population contraint à cette réflexion. Qui voudra refuser à sa propre mère octogénaire l’autonomie, la mobilité, le confort, le bien-être auxquels la science pourrait lui donner accès? Et quelle société développée osera restreindre délibérément la qualité de vie du quart de sa population, alors qu’il existe des moyens connus et disponibles pour l’améliorer?

Si le banquier pouvait se contenter, dans des temps anciens, d’analyses sommairement sectorielles, il s’agit aujourd’hui de raisonner sur des thématiques globales, qui déterminent les contours des sociétés à venir. Parmi ces thématiques majeures figure sans doute en tête de liste, tant pour les individus que pour les Etats, le vieillissement de la population. La cohabitation de quatre générations implique des aménagements radicaux de la vie sociale et familiale, de l’habitat, des transports, de la durée et de la répartition du travail; mais elle stimule aussi fortement la recherche médicale et pharmaceutique, invitant la science, l’industrie et la finance à des partenariats renforcés.

Prenant acte de la révolution démographique en cours, un fonds d’investissement a été récemment créé sur le thème du vieillissement de la population, sous le nom de Golden Age. Cynisme opportuniste, ou sens de l’opportunité? Regarder le monde en face et sous toutes ses coutures, tenter de l’anticiper de manière responsable, essayer de relever les défis qui s’annoncent, tels sont les impératifs de l’investisseur avisé. Mais il lui incombe aussi d’atténuer les risques des événements prévisibles qui se profilent à l’horizon.

Tirer parti d’une tendance démographique, investir utilement dans les innovations et la créativité qu’elle stimule, dégager du bénéfice de l’amélioration de la qualité de vie des personnes âgées, c’est compenser par des gains probables les coûts d’une réalité inéluctable. Les bénéficiaires de l’opération ne seront pas seulement les investisseurs, mais cette large cohorte de nonagénaires, voire de centenaires qui réclameront demain de vieillir en bonne forme. Ces vieillards qui ne seront autres… que vous et moi.

*Selon les estimations d’un démographe cité par l’Office fédéral de la statistique.

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