En l’espace de quelques semaines, le mouvement Occupy Wall Street (OWS) a essaimé partout aux Etats-Unis, changeant profondément la nature du discours sur la place de la finance dans la société. Le débat américain est passé d’une discussion résignée portant sur l’endroit où opérer des coupes budgétaires pour honorer les intérêts de la dette publique à la question de fond – jusqu’alors brillamment éludée – de savoir si c’était bien à l’Etat, aux citoyens, d’éponger les dettes occasionnées par la débâcle de la bourse (question qui fut posée au peuple islandais, avec le résultat que l’on connaît).

On se demandera pourquoi les activistes américains ne s’adressent pas directement au pouvoir politique, à l’instar des contestataires arabes. Parce que pour OWS celui-ci a failli à sa mission de représentation, gangrené par les dollars des lobbies financiers. C’est en cela qu’OWS montre la voie à ses cousins européens: avoir identifié les premiers responsables de la crise que sont les banques et les milieux financiers et cibler son action sur eux. Si l’autocratie arabe était politique, en Occident, elle est d’abord financière. Et le message a été entendu: Occupy London vise désormais la City et la Défense à Paris est régulièrement assiégée, malgré une police omniprésente.

Bien sûr, certains médias (Fox en tête) appuyés – ou guidés – par des républicains partisans des théories de Milton Friedman ou les membres du Tea Party, voyant dans OWS l’incarnation d’un «communisme domestique», tentent de dénigrer le mouvement, l’accusant d’être un rassemblement de marginaux, de vouloir la perte du pays ou de ne pas avoir de message clair. Si les deux premiers arguments relèvent clairement du fantasme, l’attaque sur la clarté du message mérite d’être démontée une bonne fois pour toutes.

Les revendications d’OWS sont très claires et se fondent sur trois axes principaux: la séparation de la politique et de l’argent des lobbies, une réforme en profondeur du système financier et le refus que les citoyens fassent les frais de la crise. Cela revient à opposer les 99% des citoyens, lésés par la crise, au 1% restant, qui s’enrichit sur leur dos. Rappelons que les Etats-Unis ont perdu plus de 8 millions d’emplois depuis 2008 et que les saisies immobilières massives ont mis des centaines de milliers de familles à la rue, alors que les banques continent à offrir des salaires princiers.

Ces trois revendications s’accompagnent de dizaines d’autres, allant de l’arrêt de la guerre en Afghanistan, pour investir son budget dans la création d’emplois, à l’abandon du système de prêt étudiant, source d’endettement massif de la jeunesse. Tous ces éléments pourraient se résumer ainsi: «les citoyens avant les profits». Dire que ces demandes ne seraient pas claires ou qu’il y en aurait trop pour être prises au sérieux est digne de Louis XVI asseyant son royal séant sur les cahiers de doléance du tiers état, avec les conséquences que l’on sait.

Et la menace pour l’establishment politico-financier américain est bien réelle. Difficile d’ailleurs de croire au hasard, quand bien des campements, dont celui de New York, ont été pris d’assaut par la police au moment même où Bloomberg allait publier un rapport accablant sur la Fed, dévoilant une affaire sans précédent dans l’histoire mondiale: la Réserve fédérale américaine a prêté – à l’insu du Congrès – la somme astronomique de 7700 milliards de dollars aux cinq plus grandes banques américaines* à un taux ridicule de 0,01% d’intérêt. Cette nouvelle a fait l’effet d’une bombe, et ce n’est pas pour rien que lesdites banques ont mené une bataille judiciaire acharnée de deux ans contre la divulgation de cette enquête.

Qui plus est, la répression violente de manifestants, qui sont toujours restés pacifiques, ne fait qu’accroître le sentiment d’injustice de la population face aux magnats de la finance, qui, eux, ne sont nullement inquiétés par la justice, en dépit de leur responsabilité dans la crise qui secoue encore toute la planète.

L’activiste Naomi Klein disait qu’«OWS est la chose la plus importante qui se passe en ce moment». La récente décision de Martha Coakley, procureure générale du Massachusetts, de poursuivre cinq grandes banques de Wall Street pour escroquerie et saisies illégales semble lui donner raison. L’acharnement des conservateurs (politiciens comme médias) à discréditer OWS également, à l’instar de Frank Luntz, communicant républicain de renom qui déclarait: «Ce mouvement me fait peur, ils sont en train de parvenir à changer la vision qu’ont les Américains du capitalisme.»

A Portland, quinze jours après la destruction du campement par la police, les manifestants ont repris leurs activités dans un nouveau parc, dressant à nouveau leurs tentes et entonnant en chœur le slogan: «We the people are too big to fail.» Rendez-vous a été donné aux occupants le 17 janvier prochain devant le Congrès et il semble bien que ce mouvement autogéré soit une nouvelle forme d’activisme à l’épreuve du pouvoir, comme le titrait récemment The Guardian , tant chaque effort pour l’arrêter semble le renforcer.

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