Il était une fois

Octobre 1962: la Suisse dans la crise de Cuba

Selon un document des archives diplomatiques, les renseignements militaires suisses tenaient la crise de Cuba pour une opération à buts politiques essentiellement, qui n’a failli dégénérer en guerre nucléaire que par accident. Une analyse pertinente, vue des décennies postérieures

Il était une fois

Les anniversaires n’étant pas des événements, cette chronique les évite par principe. Mais les Documents diplomatiques suisses poussent à l’exception: pour le cinquantième anniversaire de la crise de Cuba, ils attirent l’attention sur des pièces d’archives qui concernent la Confédération dans ce moment crucial de la Guerre froide. Difficile de leur résister.

«Le monde retient son souffle», écrivent les journaux d’octobre 1962, dans une métaphore campant le drame: Nikita Khrouchtchev a envoyé trente-huit missiles nucléaires et quatre sous-marins à Cuba pour empêcher les Etats-Unis d’envahir l’île tenue par Fidel Castro. Une partie est encore en route quand les Américains découvrent la capacité nucléaire de ces armements. Un blocus est décrété pour leur barrer l’accès. John Kennedy demande aux Soviétiques de stopper toutes leurs installations, celles qui sont déjà à Cuba comme celles qui sont en train d’arriver. Les Soviétiques forceront-ils la ligne de blocus? Entre le 16 et le 28 octobre, Américains et Russes approchent dangereusement la déflagration, puis reculent et la désamorcent.

Le 23 octobre, la section des renseignements de l’état-major général de l’armée suisse transmet aux ayants droit son analyse de la situation. Elle décrit techniquement les fusées sol-sol soviétiques «prêtes au lancement»: des SS-4, opérationnelles depuis 1960, qui peuvent être dotées d’ogives nucléaires de 500 kt à 1 Mt et des SS-5, plus modernes encore, avec 1 Mt (Hiroshima: 20 kt – kilotonnes).

Ces données posées, les renseignements les commentent, et de façon pertinente du point de vue historique. Leurs réflexions ­sont-elles indépendantes ou appuyées sur des sources extérieures? On ne le sait pas. Ils procèdent par élimination: «La transformation de Cuba, jusqu’ici base défensive, en base nucléaire offensive augmente-t-elle efficacement la puissance nucléaire de l’URSS? (voir la carte). La réponse est négative, car la base de Cuba est connue et sera détruite en quelques minutes, pour ne pas dire quelques secondes, après le déclenchement de la guerre… L’URSS avait-elle besoin de créer une base nucléaire équipée de missiles de portée moyenne à Cuba pour déclencher une guerre totale? Là aussi, la réponse est négative. En effet, disposant d’un potentiel nucléaire stratégique de 50 000 Mt environ (…), l’URSS peut détruire les objectifs importants des USA sans avoir besoin des sites de lancement à Cuba.» Par conséquent, concluent les renseignements suisses, compte tenu du fait que la crise en cours enlève à toute offensive militaire soviétique l’élément de surprise, «la démonstration militaire sert avant tout à des fins politiques».

Lesquelles? Le document, signé du colonel Jean-Marie Musy, chef de la section, évoque la recherche possible d’un compromis sur Berlin (le Mur vient d’être construit). Une menace soviétique directe dans la mer des Caraïbes incitera le président Kennedy à faire accepter au peuple américain un arrangement sur l’Allemagne. Elle permettra aussi à Moscou de poser le problème des bases périphériques américaines, en particulier celle de Turquie «dont, en fait, celle de Cuba n’est que la réplique».

Les renseignements notent que quoi qu’il en soit, «si l’affaire de Cuba n’augmente pas les risques d’une ‘guerre intentionnelle’, elle augmente sensiblement les risques de ‘guerre accidentelle’ car Kennedy ne peut plus reculer».

Ce même 23 octobre, le Département politique fédéral communique à l’ambassadeur de Suisse à Cuba, Emil Stadelhofer, le contenu d’un entretien privé – et secret – que le secrétaire d’Etat américain Dean Rusk a eu avec l’ambassadeur à Washington, August Lindt. «La situation est si sérieuse, lui aurait-il dit, que même votre pays pourrait être entraîné dans le malheur. Ne serait-il pas possible que votre ambassadeur à La Havane prenne l’initiative (…) de demander à Castro comment il voit l’avenir de Cuba? (…) Celui-ci ne peut-il pas se souvenir du discours de Kennedy dans lequel les Etats-Unis affirment pouvoir tout négocier avec Cuba si Cuba ne s’allie pas à l’URSS et n’abrite pas de base soviétique sur son sol?» Lindt a l’impression que pour le secrétaire d’Etat, des négociations avec un Cuba communiste mais indépendant restent envisageables, pour autant que Fidel soit capable de se séparer de la Russie.

Berne transmet cette importante information à son ambassadeur à Cuba avec la plus grande réserve: aucune démarche voyante ou précipitée de sa part n’est souhaitable car elle pourrait provoquer des malentendus. Une conversation avec Castro dans le sens souhaité par Rusk n’est pas recommandée. «Mais, dit Berne, si l’occasion se présente, sans bruit, ou si Castro vous paraît souhaiter aborder les problèmes d’avenir, ce qui n’est pas exclu, vous pouvez, pour autant que l’ambiance s’y prête et de façon totalement personnelle, sans que ni Berne ni Washington soient jamais mentionnés» .

La Suisse représentait les intérêts des Etats-Unis à Cuba depuis janvier 1961, Castro ayant poussé les diplomates américains dehors. Emil Stadelhofer eut de nombreuses occasions de rencontrer Castro et de discuter longuement avec lui mais il ne fut pour rien dans la résolution de «l’affaire de Cuba» puisque celle-ci se dénoua le 28 octobre entre Khrouchtchev et Kennedy grâce à leur réseau informel d’intermédiaires. Son seul rôle – et pas simple – fut de rapatrier la dépouille de l’unique victime de cette crise, Rudolf Anderson, le pilote du Lockheed U2 qui avait photographié les sites de lancement de fusées le 14 octobre, et qu’un missile avait abattu le 27 au-dessus de Cuba, moment le plus intense d’une crise à deux doigts de dégénérer en guerre nucléaire .

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