Une page de l'histoire russe et européenne est en train de se tourner sous nos yeux. Le dramatique spectacle des événements à Moscou indique clairement que la crise monétaire et financière déclenchée par la dévaluation du rouble ne faisait que cacher une réalité plus grave encore. La Russie est en faillite. Et cette faillite ne peut être attribuée à la propagation de la crise asiatique, ni même à la baisse des prix pétroliers. Ces deux phénomènes ont joué le rôle de détonateurs. Mais les causes sont d'abord intrinsèques: en engageant tout le pays dans un gigantesque «jeu de l'avion» financier, en repoussant sans cesse les réformes économiques indispensables, les gouvernements qui se sont succédé portent une écrasante responsabilité dans l'effondrement russe. Plus profondément encore, c'est la nature même du régime mis en place sur les ruines de l'empire soviétique qui est mise en question. Emportées par une course endiablée au profit le plus facile, jonglant sur le cours des changes et des intérêts, les élites de la Russie actuelle ont négligé d'investir dans leur propre pays. Il y a aujourd'hui beaucoup de financiers et d'hommes d'affaires en Russie. Mais combien de nouveaux entrepreneurs?

Et pour les dizaines de milliards qui ont fui à l'étranger chaque année, combien ont été placés dans des projets industriels locaux?

Le désastre est si complet qu'il a profondément entamé la confiance des Russes, y compris de la petite bourgeoisie naissante qui servait de base au pouvoir. Le régime de Boris Eltsine agonise. Et les semaines qui viennent ne seront ni moins importantes ni moins mouvementées sans doute que celles du mois d'août 1991.

Le président lui-même est à bout de force. Chancelant, et visiblement dépassé par la portée des événements, il dit vouloir se maintenir. Mais dans les coulisses, son entourage cherche à lui garantir une forme d'impunité pour le cas où il abandonnerait prématurément ses fonctions. La chasse a commencé. En face de lui, le parlement et l'opposition, sentant le moment de la curée approcher, ne pensent qu'à profiter de la crise pour affaiblir l'institution présidentielle et accroître leurs propres prérogatives. Quant à Victor Tchernomyrdine, il passe davantage de temps à marchander le nombre de voix nécessaire à sa confirmation au poste de premier ministre par la Douma qu'à dessiner une politique économique capable de sortir le pays du bourbier.

Tout cela sent le moisi. Comment croire que de ces intrigues de palais, de ces jeux entre politiciens discrédités et corrompus sortira une solution? La Russie politique s'enfonce, et avec elle beaucoup d'illusions sur la démocratie et les libertés. Dès lors, plus rien n'est impossible. Sauf le statu quo.

La crise économique ne peut plus beaucoup s'aggraver, mais la crise politique ne fait que débuter. Elle sera longue, à n'en pas douter, et ses conséquences sont imprévisibles. Si les Occidentaux se sont vite rassurés des effets limités du krach russe sur leur économie, ils peuvent dès maintenant s'inquiéter du naufrage politique qui s'annonce.

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