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Olivier Reverdin, digne héritier des humanistes du XVIe siècle

Hommage à Olivier Reverdin, professeur de grec, journaliste et politicien genevois, personnage haut en couleurs dont on fêtera bientôt (le 15 juillet) le centenaire de la naissance. Par Paul Schubert, professeur ordinaire de langue et de littérature grecques à l’Université de Genève

Le 15 juillet 1913 naissait Olivier Reverdin: helléniste de renom, journaliste, politicien de haut vol, professeur d’université, il a laissé une trace profonde dans l’histoire récente de Genève. L’occasion, cent ans plus tard, d’évoquer la vie de ce personnage haut en couleur.

«Un homme du XVIe siècle»: c’est ainsi que l’un des fils d’Olivier Reverdin décrit son père. Héritier d’une famille huguenote installée dans la Cité de Calvin, Reverdin a en effet consacré son existence à mettre en valeur le prestigieux patrimoine historique et intellectuel dont il était le dépositaire. Ce qui le distingue toutefois de nombre de ses contemporains, c’est le mélange d’une érudition prodigieuse et d’un sens pratique qui contribuera à forger sa carrière. Encore jeune collégien, il commence à se frotter à l’étude des auteurs de la Grèce ancienne; l’intérêt se mue vite en passion. A 20 ans, il traverse la Roumanie à vélo et à cheval, avant de continuer vers la Turquie, parcourant à pied les 500 kilomètres qui séparent Istanbul d’Ankara.

Jeune marié, Reverdin part pour Athènes où le couple réside pendant deux ans. Là, le chercheur commence la rédaction d’une thèse de doctorat consacrée à la religion dans la cité de Platon, qu’il ne terminera que neuf ans plus tard après bien des détours. Il faut en effet trouver du travail, et Reverdin prend un poste à l’École des Roches, à Verneuil, d’où il est délogé une année plus tard à cause de l’avancée allemande. Son épouse décrit l’exode vers le sud de la France: «Notre fille sous un bras, sous l’autre bras le manuscrit de la thèse d’Olivier. Je l’avais prévenu: «Si je dois lâcher l’un des deux, ce sera la thèse!» En 1943, Reverdin accepte une mission diplomatique à Rome. De jour, il représente les intérêts de divers pays, dont la France; le soir, une clé lui ouvre le Palais Farnèse, siège de l’ambassade française, où il continue ses activités érudites.

Le retour au pays s’avère plus difficile: les places de travail manquent et il faut attendre 1947 pour que Reverdin soit envoyé par le Journal de Genève comme correspondant à Berne. La famille y passe quatre ans, au terme desquels le journaliste est promu directeur du journal. Comme il a aussi collaboré avec la radio, Reverdin possède non seulement de l’expérience de la scène fédérale, mais aussi une certaine notoriété; le Parti libéral lui propose de se présenter pour les élections au Conseil national. «Catastrophe!» dira son épouse: il est élu, et siégera au parlement pendant vingt ans, passant du Conseil national au Conseil des Etats.

Directeur de journal, parlementaire à Berne, Reverdin n’a pas oublié sa première passion: il donne aussi un enseignement de grec à l’Université de Genève, où il finit par accéder à la chaire professorale en 1958. Désormais, il mène de front une carrière scientifique et politique. On lui confie la présidence de l’Académie suisse des sciences humaines, puis du Fonds national suisse de la recherche scientifique; il participe à l’assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe, rejoint des conseils d’administration dans l’industrie suisse, et se dépense sans compter au profit de la Fondation Hardt pour l’étude de l’antiquité classique. Après son décès le 15 juin 2000, la cathédrale Saint-Pierre est pleine à craquer, ultime hommage à un descendant du général Dufour qui se sentait profondément suisse.

Si les origines de Reverdin fournissent une première clé d’explication à son parcours étonnant, le caractère de l’homme y a certainement contribué. Dur au travail, il se plaît aussi à entretenir l’image d’une force de la nature: qu’il pleuve ou qu’il gèle, il ignore le port du manteau. Son successeur à la chaire de grec, l’helléniste André Hurst, évoque le souvenir d’une énergie débordante, mais aussi d’une générosité sans faille: pour faire revivre les textes de la Grèce ancienne, il emmène des groupes visiter les sites anciens, n’hésitant pas à payer de sa poche une partie des frais de voyage. La nuit, il partage avec les autres le même toit, le ciel étoilé de la Méditerranée. Les déplacements se font toujours en Fiat – souvenir de Rome – et au mépris total du code de la route.

Pour faire face à ses nombreux mandats, Reverdin cultive l’art de faire deux choses en même temps. Sa secrétaire au Fonds national suisse, Danielle Ritter, lui apporte des documents au Palais fédéral, où il les annote tout en écoutant les débats. Dans le train de la capitale vers Genève, il rédige ses notes de cours pour l’Université ou corrige les travaux de ses étudiants. Les conversations téléphoniques, elles, durent rarement plus de deux minutes…

Reverdin est aussi habité par le virus du collectionneur. Dans sa jeunesse, ses moyens financiers réduits le poussent à récolter des papiers d’emballage d’oranges; plus tard, ce seront les monnaies grecques, et surtout des livres anciens sortis de l’atelier des Etienne, famille réformée installée à Genève au XVIe siècle. Dans ses cours universitaires, il n’hésite pas à faire circuler un précieux exemplaire de Platon, ou à exhiber la tige d’une férule pour illustrer comment Prométhée a volé le feu aux dieux. Sa curiosité ne s’arrête d’ailleurs pas à l’Antiquité classique: épris d’histoire, il se fait aussi remarquer comme un botaniste incollable.

Jacques-Simon Eggly, héritier de Reverdin au Journal de Genève, se rappelle un homme qui, tout simplement, «était»: méfiant des apparences, il présente un caractère entier qui ne lui procure pas que des amis. Ainsi, en dépit de son étiquette libérale, il soutient le socialiste Walter Weideli en 1965 au moment où celui-ci produit une pièce sous le titre évocateur Le banquier sans visage. Les banquiers privés exigent le renvoi de Weideli du Journal de Genève, mais Reverdin tient bon. L’arrogance lui est insupportable: au Général de Gaulle qui proclame «vive le Québec libre!» en 1967, Reverdin répond par un éditorial venimeux; ce sera le dernier.

Dans ce foisonnement, une passion demeure intacte malgré les nombreuses sollicitations: esprit universel, Reverdin se considère – au plus profond de lui-même – comme un enseignant. Gabriel Aubert, étudiant de grec avant de devenir professeur de droit, évoque un pédagogue hors norme, capable d’aller immédiatement à l’essentiel. C’est probablement la passion de communiquer qui lui a permis de devenir aussi journaliste, puis politicien.

A 20 ans, il traverse la Roumanie à vélo et à cheval, avant de continuer à pied vers la Turquie

Pour faire face à ses nombreux mandats, Reverdin cultive l’art de faire deux choses en même temps

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