Revue de presse

Pourquoi on adore ou l’on déteste «Game of Thrones»

Bien sûr, la première catégorie, celle des fans, s’est solidement installée sur le Trône de fer. Mais alors que démarre la 8e saison, il y a aussi des grincheux et des nostalgiques de la télé de papa

Succès planétaire, la série Game of Thrones est revenue pour une huitième et ultime saison dès ce lundi en Europe, et notamment sur la RTS. Voici une série d'articles sur ses derniers flamboiements:

Ils voulaient vivre ensemble cette première fenêtre sur la dernière saison de Game of Thrones (GOT). A Brooklyn, 300 fans ont ri, gémi et crié dimanche soir devant les nouvelles aventures de la saga fantastico-médiévale. Plus d’une heure avant le début de la projection sur écran géant, la salle attenante à l’Understudy, un bar du centre-ville, était pleine, et s’est enflammée instantanément quand ont résonné les premières notes du fameux générique.

Signe de l’immense popularité de la série de la chaîne câblée HBO, les neuf mots les plus tweetés dimanches soir avaient tous un lien avec le monde de l’écrivain George R. R. Martin. Mais la série est si riche que beaucoup préfèrent la regarder chez eux, dans le calme, pour ne pas rater un détail, une allusion, quitte à préférer même le différé pour revoir plusieurs fois une scène. N’empêche, cette projection publique a rappelé à Audie Smith, un quinquagénaire de Brooklyn, les soirées familiales autour du poste de télévision.

La télé d’hier et celle d’aujourd’hui

D’ailleurs, est-ce là «la dernière série que l’on regarde tous ensemble?» se demande Courrier international. «Le plus prudent est de rester éloigné des réseaux sociaux tant que vous n’avez pas vu les nouveaux épisodes», explique le Daily Telegraph «dans un de ces nombreux articles qui expliquent comment ne pas se faire spoiler». A l’attention de ceux qui n’étaient «pas suffisamment motivés pour se lever» cette nuit pour regarder «ces scènes de sexe et de violence» qui n’ont «pas l’effet d’une tisane au tilleul, il faudra donc savoir éviter les titres d’articles et les photos en ligne susceptibles de gâcher le suspense».

Notre critique du premier épisode de la saison 8 (sans spoilers): «Game of Thrones» revient avec Jon Snow en son cœur

Mais restez tout de même ici, on ne va pas tomber dans le piège. Car il faut tout de même reconnaître une chose: «Il est rare que d’autres programmes suscitent de telles envies de partage et de discussion. Selon certains spécialistes, il pourrait même être quasiment impossible qu’une nouvelle série puisse dorénavant avoir le même rayonnement populaire. Car depuis le début de la diffusion de l’épopée à gros budget, en 2011, le paysage télévisé américain a radicalement changé. Comme le rappelle le Los Angeles Times, il se retrouve très fragmenté.»

«Game of Thrones est un pilier, qui réunit les critiques, les fans et même les spectateurs les plus occasionnels […], mais cela pourrait bien être la dernière série pilier», selon Vanity Fair. Car si «la mise en ligne de beaucoup de séries par saisons entières fait disparaître la notion de rendez-vous devant les écrans, d’attente du public et de conversations pour patienter», cela nous a fait oublier «ce qu’il y avait d’amusant avec la télévision […]: pas seulement de pouvoir regarder quelque chose de divertissant, de drôle, de beau ou de profond, [mais aussi le fait] que le petit écran nous rapprochait les uns des autres.»

Pompier ou philosophique?

«Je donnerai un 8 ou un 9» sur 10, s’est emballé Alejandro dès que les lumières sont revenues dans la salle de Brooklyn. «C’était génial de les revoir tous de retour après si longtemps.» Il n’y a cependant pas unanimité totale sur la qualité de GOT, comme le relève ce lundi matin la newsletter «Le Point du jour» du site Heidi.news. Pour le pure player romand, il faut en effet distinguer «ceux qui étrillent son ambiance pompière» de «ceux qui louent ce bréviaire de philosophie politique». Et remarquer qu’il y en a même «qui classent les plus grandes fortunes de Westeros», telle l’agence Bloomberg.

Pour l’heure, Le Monde joue au pour-contre, avec d’abord Frédéric Joignot, qui y voit «une grande saga politique» habitée de «despotes intransigeants» de «fiefs irréconciliables», de «conjurations de conseillers» et autres «guerres de succession, alliances bafouées, idéaux trahis» et «raison d’Etat cruelle». «La série scénarise avec méthode les manières les plus tortueuses, parfois les plus effroyables, de déstabiliser, de prendre et de garder le pouvoir – mobilisant la réflexion de nombreux philosophes, historiens», jusqu’aux leaders du parti Podemos, en Espagne:

A contrario, William Audureau nous dit pourquoi il «déteste Game of Thrones», dans un «billet grincheux» où il fustige cette série «lente, mal construite et ingrate, […] devenue une référence de la pop culture». Entre autres arguments, celui d’une réalisation médiocre. GOT «a longtemps été l’équivalent moderne dAmour, gloire et beauté» – épisode 8067 diffusé vendredi dernier sur CBS! Mais n’est-ce pas là comparer l’incomparable? Pas du tout, car on aurait dans les deux cas les «mêmes alternances plates de champ-contrechamp, de jeu d’acteurs statique, de jeux de lumières un peu grossiers».

Des records de casting de barbus

Mais «certes, davantage de budget, et quelques dragons par-ci par-là, pour les amateurs de grosses écailles. Dernièrement, elle s’est plutôt convertie en superproduction pompière, et les deux derniers épisodes de la saison 7 ont battu des records de casting de barbus. Le son coupé, il devient de plus en plus difficile de distinguer les batailles de Game of Thrones d’un pogo géant au Hellfest un jour de neige.»

Alors, qu’en reste-t-il, après ce bien joli bashing? «Des moments forts, indubitablement. Un mariage sanglant, qui a scellé l’âme scorsésienne de cette série prompte à louvoyer pour soudain foudroyer la rétine d’images de déchaînement de violence. […] Des paysages sublimes, qui ont relancé presque à eux seuls le tourisme en Croatie (c’est du moins ce que m’a dit un douanier). Et des répliques cultes, comme «Tu ne sais rien, Jon Snow» et «Un Lannister paie toujours ses dettes», très utile au quotidien à la machine à café.»

Libération, de son côté, y voit la naissance d’un «archipel» qui a détrôné le modèle de l’«empire». «En moins d’une décennie, les usages de consommation d’images et de fiction se sont très largement diffractés au fur et à mesure que les écrans et les canaux de diffusion se démultipliaient. Et avec eux, la disparition inévitable d’un seul programme pour régner sur la culture de masse et emporter dans son histoire une bonne partie de l’humanité. La profusion qui viendra remplacer ce grand récit qui avait réussi à se rendre si désirable par son mystère, ses outrances et sa «rareté» bien calculée saura-t-elle combler notre soif inextinguible de mythes pour nous aider à vivre et à penser dans un monde sans pitié?»

Mise en abyme

Quelle puissance que ces séries TV, finalement, qui se mettent elles-mêmes en abyme, rejouant «la domination évidente de Netflix et la lutte à mort à prévoir avec des fiefs capitalistiques aussi énormes qu’Amazon, Apple et Disney»! Car Game of Thrones est une œuvre qui nous parle d’abord d’aujourd’hui, selon LaTribune.fr. De «nous», «lecteurs si nombreux qui au cours des dernières années avons lu les romans de George R. R. Martin et qui, encore plus nombreux, avons vu la série et en attendons la fin, avec une impatience grandissante, un peu partout sur notre planète». Quitte à se moquer:

Mais pourquoi un tel succès? Il «traduit l’étonnante adéquation entre la série et les attentes d’un public international. Ce qui en fait assurément une source historique majeure pour les chercheuses et chercheurs qui s’intéressent ou s’intéresseront plus tard à notre époque.» Mais si la série «ne dit rien du Moyen Age ni de l’Antiquité à proprement parler, elle nous révèle, en tout premier lieu, que les fantasmes humains n’ont guère changé depuis des siècles, voire des millénaires. Les thèmes qui nous fascinent sont toujours les mêmes, qu’on le veuille ou non: luttes pour le pouvoir, meurtres, complots, trahisons, prostitution, viol, inceste, torture…»

Peu glorieux ou si humain?

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