Il était une fois

On est entré dans l’ère post-bistrot plutôt que post-vérité

Le déferlement de rumeurs et fausses nouvelles en 140 signes est le scandale du moment. Twitter présagerait l’agonie de la démocratie et marquerait l’an 1 de la «post-vérité»: mais en est-on bien sûr, se demande Joëlle Kuntz

J’ai fondé un jour une start-up, Agence K. rumeurs et désinformation. C’était à l’époque de l’ouverture du mur de Berlin. A Bucarest, les opposants se débarrassaient de Nicolae Ceausescu, accusé d’avoir fait massacrer plusieurs milliers de civils à Timisoara. Les télévisions montraient des cadavres: les preuves. Sauf qu’ils étaient faux. C’est le moment, m’étais-je dit, d’aller porter secours à la vérité. Hélas, ma start-up n’a jamais démarré. Mon business model n’intégrait pas le désir de croire ni le plaisir du commérage, grandes puissances de la vie en société. Cette déconvenue m’a préparée à considérer la rumeur et le mensonge comme les aléas de la conversation publique. La vérité ne devient la meilleure solution qu’après que toutes les autres ont été épuisées. Un menteur a gagné l’élection présidentielle américaine. C’est choquant mais pas surprenant si l’on a bonne mémoire.

Qui y a-t-il de plus menteur que…

Car y a-t-il plus menteur que George W. Bush qui justifiait la destruction du régime de Saddam Hussein par l’existence en Irak d’armes de destruction massive? Le mensonge a pris. Plus menteur que Vladimir Poutine qui prétendait ne pas avoir de soldats en Ukraine? Sa popularité en Russie n’en a pas souffert. Plus menteur que Staline, l’inventeur des faux procès en série contre ses opposants et même ses amis? Il est mort dans son lit. Le protocole des sages de Sion, texte antisémite délirant forgé en Russie en 1903 contre «la menace juive», est encore vendu dans les librairies d’Europe orientale et du Moyen-Orient. Son traducteur français a eu ces mots: «Peu importe que les Protocoles soient authentiques; il suffit qu’ils soient vrais.» La vérité pour une partie du monde catholique de ce temps était «le complot juif mondial».

Le déferlement des rumeurs

La vérité, pour une partie des citoyens des Etats-Unis, est que Hillary Clinton a collaboré à l’entretien d’un réseau pédophile et de blanchiment d’argent; elle est la sorcière des temps modernes, présumée coupable d’une quantité de forfaits, bonne pour la prison ou le bûcher électoral. Les électeurs de Trump ont été entretenus dans cette croyance qui leur plaisait bien par les réseaux sociaux dont le candidat s’est emparé avec talent.

Le déferlement de rumeurs et fausses nouvelles en 140 signes est le scandale du moment. Twitter présagerait l’agonie de la démocratie et marquerait l’an 1 de la «post-vérité». Les «faits» seraient sacrifiés à la fiction, aux humeurs, aux opinions. Il n’y aurait plus de références communes objectives sur lesquelles fonder nos marchandages politiques.

Mais on saute sur les conclusions plus vite que Lucky Luke sur Jolly Jumper.

C’est le consensus démocratique qui s’évapore

Ce n’est pas la démocratie qui défaille, c’est le consensus démocratique, cette construction tout confort qui avait éjecté la radicalité des conflits.

Quant à la vérité, déjà mal en point la pauvre, elle subit l’assaut des bavards désormais outillés pour livrer leurs commérages au-delà du café du Commerce. On est entré dans l’ère post-bistrot plutôt que post-vérité.

Les réseaux sociaux ne changent que l’excitation et la résonance de la conversation publique. Ils ne font pas l’opinion, ils la cherchent pour la suivre. Ils rassemblent les mêmes sans risque d’un débat avec les autres. Ils ne démocratisent que séparément, chaque groupe pour lui-même. Ils n’influencent les choix politiques que lorsque ceux-ci sont près de vaciller. Les tweets intempestifs de Donald Trump ont ainsi accompagné ses électeurs dans leur désir de croire au bon vieux «complot occulte de l’Etat moderne pour maintenir la servitude». Ils ont encouragé leur plaisir de dire tout le mal qu’ils pensaient. La haine refoulée a retrouvé son terrain. C’est trop peu pour annoncer la mort de la démocratie et la fin de la vérité. C’est assez pour dire, comme Bertolt Brecht à Walter Benjamin, «nous ne devons pas partir des bonnes choses passées mais des méchantes choses nouvelles».

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