Peut-être parce que j’habite à côté d’Uni Mail et que je vois tous les jours des nuées de jeunes étudiants prêts à en découdre avec la société. Peut-être aussi parce que je prends souvent le train et que j’entends régulièrement des vingtenaires parler avec une certaine angoisse de stages, de formation, de places disponibles ou non dans leurs domaines de prédilection.

Depuis quelque temps, en tout cas, j’ai ce souhait: nous, les quinquas et plus, devrions laisser la place aux jeunes. Exactement l’inverse de ce qui a été décidé ce week-end avec le (petit) oui au projet de loi AVS 21, mais je persiste dans mon idée.

Lire à ce sujet: Favorisons l’accès des jeunes au marché du travail

Comment est-ce que je planifie et finance notre retrait progressif du monde professionnel? En 1930, l’économiste John Keynes avait prédit que le progrès technologique et les gains de productivité ainsi engendrés conduiraient à des semaines de travail de quinze heures. En 1995, Jeremy Rifkin imaginait la fin du travail pour les mêmes raisons. Or, constate l’économiste Laetitia Vitaud, dans En finir avec la productivité, «nous avons préféré produire beaucoup plus et réserver à une petite minorité la jouissance de ces gains de productivité».

Sortir de l’obsession du PIB

Vous me voyez venir. Une plus juste répartition de ces gains permettrait à chacun de bien vivre, et la diminution générale du temps de travail et de la production préconisée par Keynes et Rifkin ménagerait la planète qui n’en peut plus de notre surproduction et de notre surconsommation. Pour cela, il faut sortir de l’obsession du PIB et le remplacer par un autre indice à l’échelle mondiale basé sur la qualité de vie et l’impact sur l’environnement. Il faut changer de modèle, préconise Laetitia Vitaud dans ce même ouvrage.

Lire aussi: Et si l’on passait d’une économie des biens à une économie des humains?

Bien sûr, nombre de quinquas et sexas éprouvent du plaisir dans leur travail et se définissent à travers lui. J’ai la chance de faire partie de cette population privilégiée (qu’il ne faut pas surestimer). Pourtant, là aussi, je questionne ma pertinence. Que ce soit comme critique de spectacles ou journaliste de sujets sociétaux, même si j’essaie de faire preuve d’ouverture, je pense que mon point de vue situé devient de plus en plus daté.

L’humour a parlé

La société change. Elle est plus fluide, bienveillante, moins clivante, moins jugeante. On le voit en matière d’humour. Alors que, depuis Dieudonné, je clame qu’on peut rire de tout et que chacune et chacun, minorité ou non, doit pouvoir encaisser puisque l’humour n’est pas sérieux, la réalité des réseaux sociaux et de l’époque chante une autre chanson.

Je n’ai pas le blues, je suis heureuse. Et convaincue qu’on peut se définir par mille autres moyens que le travail. L’engagement politique et associatif, la créativité, le rapprochement avec la nature figurent parmi les pistes à explorer. Laisser petit à petit la place aux jeunes dans le domaine professionnel ne signe pas la fin de notre vie d’hommes et de femmes mûrs. Laisser la place aux jeunes marque le début d’une autre manière d’exister.


Chronique précédente: Dingue, se faire craquer, les doigts ou autre chose, n’entraîne pas d’arthrose!

Le Temps publie des chroniques et des tribunes – ces dernières sont proposées à des personnalités ou sollicitées par elles. Qu’elles soient écrites par des membres de sa rédaction s’exprimant en leur nom propre ou par des personnes extérieures, ces opinions reflètent le point de vue de leurs autrices et auteurs. Elles ne représentent nullement la position du titre.