Pour la première fois depuis le début d’une vague sans précédent d’attaques contre des équidés cet été, un suspect a été interpellé lundi dans le Haut-Rhin et placé en garde à vue grâce au portrait-robot diffusé dans le cadre d’une enquête ouverte dans l’Yonne, annonce l’Agence France-Presse (AFP). «C’est un homme de 50 ans, sans emploi, qui a été interpellé à son domicile à Nambsheim», à une cinquantaine de kilomètres au nord de Bâle, à 9h05 ce lundi matin, par les gendarmes de la section de recherches de Dijon. Le procureur de la République de Sens précise que l’arrestation a été permise par un témoin ayant reconnu le suspect sur portrait-robot:

Ce portrait-robot, diffusé fin août et partagé plus d’un demi-million de fois sur Facebook, serait celui d’un des deux auteurs de sévices infligés à un cheval et deux poneys le 24 août dernier dans un refuge de l’Yonne. Selon le procureur, le suspect «est connu en Allemagne pour des agressions sur des animaux», alors que sur le territoire il «est plutôt connu pour des infractions de stupéfiants». L’homme a été placé en garde à vue et des perquisitions menées à son domicile n’ont pour l’heure «pas été très concluantes», mais «il y a pas mal de matériel informatique à exploiter». Mise au point, sur la RTS, vient de diffuser un reportage sur ce sujet, qui fait froid dans le dos:

Mais cette affaire en rappelle une autre et, de ce fait, appelle à la prudence. Le «coupable» est-il vraiment un humain? Le 24 mai 2018, le magazine de l’Université de Lausanne (Unil) Allez savoir! avait parlé d’une «incroyable affaire» de «sadique des champs», avec «des dizaines d’animaux mutilés et tués»; et d’une personne dérangée «à l’œuvre durant tout un été, des patrouilles de police surveillant les champs 24 heures sur 24 et une presse déchaînée». Ce fait divers avait fini par se transformer «en une édifiante étude de cas».


Lire aussi:


Mais reprenons. «Il s’appelait Coca et chaque année, aux côtés du père Noël, cet âne faisait la joie de dizaines d’enfants à Couvet, dans le canton de Neuchâtel. Impassible, il laissait d’innombrables petites mains, souvent maladroites, caresser sa crinière et son museau. Coca vivait paisiblement avec deux autres chevaux. Les trois équidés formaient un trio très uni jusqu’à ce funeste mardi du 23 août 2005»…

… Ce jour-là, en fin d’après-midi, le propriétaire de Coca, un solide agriculteur, retrouve l’innocente bête couchée sur le flanc, émasculée et les oreilles coupées

Ce n’était alors pas le premier cas du genre. «Professeur et directeur de l’Ecole des sciences criminelles de l’UNIL, Olivier Ribaux a raconté l’affaire du tueur d’animaux à maintes reprises, lors de colloques ou de conférences. Elle représente une étude de cas exemplaire.» Elle est, disait-il, «définitivement révélatrice du genre d’emballement incroyable que peut susciter une parfaite alliance entre la police, le public et les médias pour partager une conception commune de ce qu’on veut croire à un moment donné.»

Au début du mois d’août, le prétendu «sadique» est considéré comme l’auteur d’un forfait recensé en Suisse romande, après de nombreux autres outre-Sarine et des «victimes de tout poil» qui «continuent de tomber en ce mois d’août 2005. Mais la mort de Coca, le «pauvre» âne de Couvet, va marquer un tournant dans cette affaire. Un homme va jouer un rôle déterminant pour stopper l’hystérie collective qui s’est emparée de la Suisse: Olivier Guéniat, chef de la police judiciaire du canton de Neuchâtel, aujourd’hui décédé.»

Dans le «brouhaha général», le docteur en sciences forensiques de l’Unil «a le courage de tout remettre en cause». Il reprend donc tout de zéro pour le cas Coca. «Et pose les bonnes questions.» Des autopsies sont aussi «pratiquées pour chercher la cause de la mort. Des poils sont prélevés dans les lésions et comparés avec ceux provenant de carnivores.»

«Psychose zoophile»

Le 9 septembre, Le Temps rapporte le cas d’une génisse tuée et mutilée dans le Val-de-Ruz. «Après Bâle-Campagne, Argovie, Soleure et le Jura, écrit alors Pierre-Emmanuel Buss, la psychose zoophile envahit le canton de Neuchâtel. […] Cette mort suspecte s’inscrit-elle dans la série des quelque 50 mutilations enregistrées dans le nord-ouest de la Suisse depuis bientôt quatre mois? […] Olivier Guéniat n’exclut pas cette hypothèse. Il l’assortit toutefois de «fortes réserves». Selon les éléments à sa disposition jeudi après-midi, les deux bêtes seraient plus probablement mortes naturellement ou accidentellement avant d’être dépecées de manière ciblée par un carnivore de passage.»

Et Allez savoir! de poursuivre… «Le 24 septembre, Olivier Ribaux reçoit un coup de fil de l’animateur de l’émission Forum» de la radio romande, qui cherche à éclaircir les faits. Prudent, il appelle Olivier Guéniat. Et là, coup de tonnerre, hasard du calendrier, «au bout du fil, le Neuchâtelois lui annonce très sérieusement: «Tu ne sauras jamais… J’ai trouvé l’auteur! […] Je suis tombé dans le panneau à 300 à l’heure! […] J’ai l’auteur. C’est un renard!» Le chef de la police judiciaire venait de recevoir les résultats de l’analyse d’un poil retrouvé dans le cadavre d’une vache»…

… Et il s’agissait d’un canidé. Ça confirmait tous les scénarios alternatifs sur lesquels il travaillait

A-t-on donc affaire en 2020 à un scénario similaire, que pas grand monde ne soupçonne quinze ans après cette affaire? Le portrait-robot, cette fois, a «pu être élaboré grâce au témoignage de Nicolas Demajean, président du Ranch de l’espoir, un refuge situé à Villefranche-Saint-Phal dans l’Yonne, quelque 15 km au nord-ouest d’Auxerre. Réveillé par des cris d’animaux, la nuit du 24 août, il avait remarqué la présence de deux intrus dont il s’était rapidement approché. L’un d’eux, qu’il assure avoir vu «à 100%», lui avait alors entaillé l’avant-bras gauche avec une serpette. Les deux agresseurs avaient ensuite pris la fuite.»

Et que constate-t-il alors? Deux poneys avaient été lacérés à l’arme blanche, l’un sur 50 cm, l’autre sur 25 cm, et un cheval de selle avait également été mutilé. Depuis, plusieurs chevaux ont été victimes de mutilations sur plus de la moitié du territoire français. Le week-end dernier, un important dispositif de gendarmerie a été déployé en Côte-d’Or après qu’un propriétaire de chevaux a signalé une intrusion dans son pré où un cheval a été blessé, et dans le Cantal une jument a été retrouvée morte éventrée, une oreille en moins et les mamelles coupées. Entre autres.

Depuis quelques semaines, le mystère passionne la France, relève le site Heidi. news. Après le magazine Society et Le Monde, au tour de Libération de mener l’enquête: par qui ces actes ont-ils été commis? Comment? «Les hypothèses sont multiples […]. Et si certains équidés s’étaient blessés eux-mêmes ou étaient morts de cause naturelle avant d’être massacrés par d’autres animaux?»

Le Monde précise que sur les forums et les réseaux «de passionnés de chevaux, l’émotion est gigantesque. Des milliers de messages ont été publiés ces derniers jours pour organiser des rondes, choisir un modèle de caméra de surveillance, ou partager des photographies de véhicules suspects aperçus près d’un pré. Mais qui donc s’attaque ainsi aux chevaux? Les enquêteurs, qui n’ont trouvé aucun point commun entre les différentes attaques hors du mode opératoire supposé», envisagent la piste d’une «secte sataniste» – sur RTL – ou «d’un jeu macabre coordonné via internet» – dans 20 minutes (France).

Un «climat de panique»

En Suisse, «enquêteurs et journalistes ont fait leur autocritique», rappelait le site Swissinfo.ch en septembre 2005, et tiré des leçons de l’étrange épisode du «zoophile des champs», comme ils l’avaient surnommé alors. Survenue en plein été, l’affaire avait «bénéficié» d’une actualité par ailleurs morne, qui avait contribué à sa mise en avant permanente. Mais le climat de panique avait nui à l’enquête», juge aujourd’hui Olivier Ribaux: «Imaginez la situation. Il y a une pression sur les enquêteurs, le politique s’en mêle, il y a des patrouilles de paysans armés… Des touristes se font arrêter et passent une nuit en garde à vue parce qu’ils observent les vaches avec des jumelles…»

…C’est difficile de réfléchir à d’autres hypothèses. Un contexte s’est construit, dès qu’on voit une bête morte dans un champ, tout de suite on pense que c’est lié à l’affaire

Et puis, écrit encore le quotidien français, «l’idée du «tueur en série d’animaux» a la vie dure – faute d’autopsies systématiques sur les animaux, de nombreux cas de mutilations sont restés, ces dernières années, sans explication certaine. En Suisse, des années après la série de l’été 2005, de nombreuses personnes restent convaincues qu’un tueur sadique a bien sévi» dans les campagnes, prétend le site Touraine-insolite.clicforum.fr. Au Royaume-Uni, lit-on dans le Guardian, «des internautes continuent de mener leur propre enquête sur le «tueur de chats de Croydon». Aux Etats-Unis, la théorie d’expériences à grande échelle pratiquées par des extraterrestres sur le bétail reste un sujet phare des sites d’ufologie.»

Car face aux images horribles des corps mutilés, «on a besoin d’explications», note Olivier Ribaux. «Si l’on n’en trouve pas, on va en chercher: rites sataniques, extraterrestres, challenges sur internet… Paradoxalement, l’hypothèse alternative qui consiste à dire que peut-être il s’agit simplement de morts naturelles apparaît moins claire que les autres.»

Une «bonne histoire»

Interrogé par Swissinfo.ch en 2005, Heinz Bonfadelli, alors professeur à l’Institut des médias de l’Université de Zurich, cette affaire avait tout d’une «bonne» histoire: «Des animaux sans défense, des paysans déjà soumis par ailleurs à nombre d’autres pressions, ainsi que des connotations sexuelles et une part de mystère.» Il n’en fallait donc pas plus pour en faire «le feuilleton de l’été»…

Tout commence le 4 juin par quelques lignes dans le quotidien de boulevard Blick. «Le reste de la presse alémanique emboîte aussitôt le pas, selon un phénomène bien connu», que François Gross, médiateur à 24 heures, nomme «effet de suivisme». «Mais suivre ne suffit pas, il faut aussi en rajouter», constatait ce fin connaisseur des médias. «Et tant pis si les faits ne sont pas vraiment établis»: «La presse a pris pour argent comptant des déclarations des propriétaires des bêtes, puis elle en a rajouté en sollicitant des psychiatres, des vétérinaires», notait-il…

… Tous ont pris ces allégations au pied de la lettre et ont livré des analyses qui se révèlent aujourd’hui être de belles farces

Cet «aujourd’hui», rappelons-le, c’était en 2005. D’ailleurs, le suspect interpellé lundi en France vient d’être mis hors de cause par le procureur de Sens. Il a été libéré.


Retrouvez toutes nos revues de presse.

Les Opinions publiées par Le Temps sont issues de personnalités qui s’expriment en leur nom propre. Elles ne représentent nullement la position du Temps.