Cet été, «Le Temps» s'est plongé dans la vaste collection de textes de loi et de comptes-rendus de procès réunis dans la Collection des sources du droit suisse pour en extraire des histoires plus ou moins édifiantes. Voici l'éditorial conclusif de cette série déclinée en 5 épisodes.

Le dossier: Aux sources du droit suisse

Vous vous souvenez certainement de cet échange, dans On connaît la chanson, entre Jean-Pierre Bacri et Agnès Jaoui:

«– Tu fais une thèse sur…?

– Sur les chevaliers paysans de l’an 1000 au lac de Paladru.

– Excuse-moi, mais… il y a des gens que ça intéresse?»

Le film date de 1997, mais la question reste légitime: englués dans le présent immédiat des vagues pandémiques qui se succèdent, nos esprits affamés d’un avenir un peu moins pénible pourraient exiger qu’on fasse l’économie d’observer le passé.

Et pourtant. Cette partie des sciences humaines qui se penche sur ce qui nous a précédés ne se résume pas à l’émoustillement de l’antiquaire caressant d’une main timide sa commode Louis XV (même s’il y a aussi de cela). On ne prétendra pas non plus contraindre le passé à être une feuille de route: l’âge d’or est une idée qui ne sert souvent qu’à faire des vers. Ça n’était pas forcément mieux avant – et ça ne le sera pas forcément non plus après.

A quoi sert-il, dès lors, de se retourner? Peut-être à constater et à accepter que nous sommes faits, en tant que communauté humaine, d’un mikado qui alterne des évolutions linéaires (les baguettes en elles-mêmes) et des accidents (le tas qu’elles font une fois jetées au sol). Nous divergeons et nous convergeons sans cesse autour d’un axe.

Un semi-chaos

Mais se retourner sert aussi à extraire de ce semi-chaos des éléments propres à nourrir les débats d’aujourd’hui: bribes d’explications, genèses plus ou moins réplicables, prototypes de comportements que l’on a cru, à tort, inventés récemment. Exemple: quelle que soit notre opinion sur le point médian, la controverse sur l’avenir de notre langue a été en partie irriguée par des discussions sur la souplesse de l’ancien français, par exemple quand il exprime le genre.

Notre série sur les sources du droit suisse a mis pour sa part au jour des parallélismes étonnants entre la gestion de la pandémie de covid et celle des épidémies de peste au XVIIe siècle. De même, l’intelligent travail de déconstruction parodique qu’Alexandre Astier effectue avec Kaamelott présuppose une très bonne connaissance des mythes arthuriens qu’il dynamite avec jubilation.

Ces forages dans notre passé – ces points d’ancrage – nous sont offerts par des philologues, des archéologues, des anthropologues, des historiens (de l’art, de la littérature, des sciences, du droit), etc. C’est ce qu’on appelle le domaine des humanités. Il ne pourrait porter plus beau nom.


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