«Beaucoup de personnes ne peuvent pas être traitées aujourd'hui de façon efficace. Il est donc nécessaire de pouvoir continuer la recherche.» Sur ce point, notre comité s'accorde avec la biologiste Marisa Jaconi, mais nous ne pouvons pas accepter une recherche qui blesse les droits fondamentaux de l'être humain jusqu'au 7e jour de son développement (blastocyste). Nous voulons que la recherche mette le paquet sur les cellules souches adultes, à la base, déjà, de nombreuses applications cliniques pour plus de 50 maladies; beaucoup de patients atteints de leucémie doivent la vie à un tel traitement.

Les blastocystes sont des êtres humains au sens biologique du terme, des membres de l'espèce humaine dès leur conception; la science établit cela de façon indéniable. Il n'est pas raisonnable de vouloir séparer le statut de personne de celui d'être humain biologique. Prenons, par exemple, les cellules du corps du conseiller fédéral Pascal Couchepin: elles dérivent toutes d'un simple développement biologique de cellules d'un bébé né à Martigny, le 5 avril 1942. Chacun admet que ce bébé d'autrefois et Pascal Couchepin aujourd'hui sont bel et bien la même personne; le développement biologique ne donne donc pas lieu à une nouvelle personne. Or, toutes les cellules du bébé d'autrefois provenaient, elles aussi, des cellules d'un blastocyste. En bonne logique, il faut donc conclure que ce blastocyste était aussi Pascal Couchepin, sinon l'actuel conseiller fédéral ne le serait pas non plus. Si les embryons de sept jours ne sont pas des personnes, alors personne n'est une personne.

L'acquisition de connaissances par la recherche scientifique est un pilier de notre culture, mais la recherche sans respect des droits de l'homme peut mener à de vraies folies. Alex Mauron veut nous tranquilliser: «Après les crimes commis sous le IIIe Reich, on s'est aperçu que l'expérimentation clinique sur l'être humain pouvait également faire l'objet de certains abus dans les pays démocratiques. Une réglementation stricte a été mise en place», répondait-il au Temps le 11 novembre. En effet, il est intéressant de rappeler le cas du célèbre biochimiste Adolf Butenandt, Prix Nobel en 1939 et président de la prestigieuse Société Max Planck dans les années 1960-1972. Depuis peu, on connaît sa responsabilité dans des programmes de recherche nazis, dans lesquels des enfants débiles mentaux et des prisonniers ont été utilisés comme cobayes pour l'acquisition de connaissances en soi fort utiles. L'Allemagne, un des pays les plus cultivés du monde, a glissé dans la catastrophe du national-socialisme parce qu'on n'a pas respecté le principe selon lequel «le droit à la vie est déterminé par l'appartenance à l'espèce humaine et non par le pouvoir politique». Or, c'est bien ce principe que la loi soumise à votation le 28 novembre veut renverser.

Certains défendent la destruction d'embryons «surnuméraires» en vue d'obtenir des cellules souches en affirmant que, dans les grossesses naturelles, un nombre équivalent d'«embryons» se perdent. Ils omettent ici une donnée importante: le plus grand nombre de pertes précoces par avortement naturel ne sont pas des embryons mais des organismes provenant de fusions de gamètes ratées qui n'ont pas la potentialité d'un embryon, et c'est bien à cause de cela qu'ils sont expulsés de l'utérus. Les embryons «surnuméraires», par contre, produiraient des grossesses si on les implantait.

Les défenseurs de la loi veulent nous faire croire encore que la Suisse peut rater une occasion en or de se placer à la pointe de la recherche mondiale et de s'ouvrir ainsi des opportunités financières considérables. Mais en affaire, comme en amour, il convient de ne pas s'affoler; aujourd'hui nous regrettons amèrement que nos banques se soient embarquées dans des affaires louches qui violaient les droits de l'homme. Cette violation n'est jamais rentable à la longue.

Que faire alors avec nos embryons congelés, lesquels n'existeraient même pas si l'on respectait la Constitution? Aux Etats-Unis, l'an passé, vingt-cinq bébés sont nés de couples ayant adopté des embryons; solution humaniste que l'on devrait aussi envisager en Suisse. Quoi qu'il en soit, on ne peut prélever les organes d'êtres humains avant que ceux-ci ne soient morts. La Suisse compte 63 000 décès par an, dont 1400 par suicide. Dans le même temps, 50 patients attendent de recevoir un cœur. Il serait inadmissible d'organiser une campagne pour encourager les suicidaires à se rendre dans une clinique où on leur donnerait une mort agréable en échange de beaux organes bien frais.

De plus, selon un article de la revue Science du 8 octobre dernier, les chances de succès des greffes de tissus à partir de cellules souches embryonnaires restent très aléatoires en raison de leur tendance à la création de tumeurs. Pourquoi, alors, dans ces conditions, s'obstiner à ce point à vouloir «bouffer» de l'embryon?

La loi relative à la recherche sur les cellules souches embryonnaires légalise la destruction d'embryons. Elle sépare de fait le statut de personne de celui de membre de l'espèce humaine, et refuse le droit à la vie à une minorité sans défense. De telles idées ne sont pas nouvelles dans l'histoire et elles sont très dangereuses.

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