On ne prend pas une nationalité comme on prend son parapluie: cette citation de Françoise Giroud est particulièrement adaptée au débat qui anime cette fin de campagne. Si l'initiative qui fait polémique actuellement traite bien de la façon dont les étrangers peuvent obtenir le passeport à croix blanche, force est de constater que nous sommes appelés à nous interroger sur plusieurs questions essentielles, d'où la vigueur du débat.

Parmi elles figure tout d'abord la valeur qu'il convient d'accorder à la nationalité suisse. Parle-t-on simplement d'un passeport, biométrique ou non, permettant de franchir les frontières où règnent les cerbères les plus tatillons? S'agit-il au contraire de l'appartenance à une communauté séculaire au sein de laquelle chaque membre jouit de droits et de libertés uniques au monde?

L'une et l'autre conception ont naturellement une influence sur la manière dont on apprécie les conditions permettant d'obtenir cette nationalité dont la définition est fort variable. Le seul point sur lequel partisans et opposants sont à peu près d'accord, c'est sur le fait que la personne qui souhaite devenir Suisse ou Suissesse se doit de présenter une connaissance suffisante de la langue locale ainsi qu'une certaine adhésion à nos us et coutumes. Si on peut bien sûr évaluer avec une relative sécurité la façon dont une personne manie une langue, on se perd très vite dès lors que c'est son intégration qu'il convient d'examiner. Celui qui préfère les boules au hornuss est-il moins bien intégré que son voisin qui chante au cœur mixte? Doit-on vraiment préférer le Männerchor de Steffisburg aux Mariachi de Jalisco pour prétendre au passeport suisse?

Chacun a naturellement son avis sur la question et nous n'avons malheureusement pas d'échelle à disposition qui nous permettrait d'évaluer avec précision si untel est apte à devenir suisse et si tel autre ne l'est pas. Faute de données objectives, quantifiables avec précision, nous devons faire appel à notre appréciation personnelle.

Forts de ce constat, se pose dès lors la façon de procéder à cette appréciation et surtout de savoir à qui cette délicate mission doit être confiée. Une nouvelle fois, chacun a sa solution. Acte administratif pour les uns, décision politique pour les autres, nous sommes au cœur du débat.

Notre pays est issu de la volonté de ses habitants et non des hasards de la géographie ou de l'histoire. C'est d'une ferme volonté de prendre notre destin en main que la Suisse est née. Dès les premiers jours, les Suisses et Suissesses ont été appelés à se prononcer sur les sujets les plus divers. Afin d'être bien sûrs de ne rien laisser passer, nous avons veillé à nous doter du référendum et de l'initiative, ce qui nous permet d'exercer un contrôle étroit sur les représentants que nous désignons dans les divers cénacles politiques. On ne parle ainsi pas du Souverain pour rien dans notre pays.

Parmi les sujets sur lesquels il était jusqu'ici naturel de s'exprimer figurait également l'octroi de la nationalité suisse. Compte tenu du nombre de droits que la citoyenneté suisse donne à son titulaire, il convient de lui accorder une certaine valeur et, partant, un certain prix. Les requérants ne s'y trompent pas, qui sont de plus en plus nombreux à souhaiter obtenir le passeport suisse. Si d'aventure ce document ne présentait pas le moindre intérêt, nous ferions bien sûr l'économie du présent débat.

En 2003, le Tribunal fédéral a ajouté sa pierre à l'édifice en estimant que l'octroi de la nationalité suisse était un acte administratif et devait offrir un droit de recours aux personnes déboutées, revenant ainsi sur plusieurs siècles de tradition. L'initiative qui nous mobilise aujourd'hui a dès lors été lancée en vue de combattre cette nouvelle conception qui heurte naturellement celles et ceux pour qui le passeport suisse mérite certains efforts.

Bien au-delà de cette simple question, cette initiative jette une lumière crue sur la séparation des pouvoirs. Quelle doit être la marge de manœuvre laissée au Tribunal fédéral dans l'appréciation qu'il fait de l'œuvre du législateur? Appartient-il au parlement de traduire dans la loi les arrêts du Tribunal fédéral ou faut-il au contraire que l'instance suprême se contente de travailler sur ce que les parlementaires décident?

La votation du premier juin dépasse très largement la simple question des naturalisations, elle n'est que le symptôme d'un mal beaucoup plus profond, à savoir l'érosion lente mais inexorable de nos droits populaires. Les prérogatives jusqu'ici attribuées au citoyen suisse sont maintenant prises en tenaille entre le droit international et nos juges fédéraux. Notre libre arbitre se réduit à chaque fois que nous signons un traité quelconque, à chaque fois que nous ne rappelons pas au Tribunal fédéral que la séparation des pouvoirs vaut aussi pour lui.

L'enjeu de dimanche, c'est simplement de savoir si nous allons dorénavant laisser Bruxelles, New York ou Mon-Repos décider de notre avenir. La démocratie ne s'use que lorsque l'on ne s'en sert pas. Ne laissons pas filer cette liberté que tant d'hommes et de femmes rêvent de conquérir un peu partout dans le monde.

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