Il était une fois

On ne prendra plus le palais d’Hiver. Mais quoi?

OPINION. L’énergie utopique s’est perdue dans la promiscuité du monde et ce n’est pas une bonne nouvelle, écrit notre chroniqueuse Joëlle Kuntz. Car le dessein d’un «jour nouveau» est nécessaire aux désespérés du présent afin de ne pas fétichiser le passé

Des affichettes jaunies de La Suisse et de la Tribune de Genève publiées aux grandes heures de la révolution russe marquent dans mon bureau l’entrée du siècle qui m’a vu naître, qui a formé les mentalités de mes grands-parents, parents et subséquemment la mienne. Elles sont les traces trouvées aux puces des passions soulevées par des événements aussi soudains qu’incompréhensibles: «Encore un coup d’Etat en Russie», «Les Bolchevikis continuent», «Korniloff anéantit la garde rouge», «Combats dans les rues de Petrograd», «Une note de Trostky aux puissances neutres», etc.

«Ordre bipolaire»

Je cohabite avec ces vestiges des années 1917-1918 comme avec une mémoire encore vivante, celle des témoignages et des ouï-dire qui gardent des effets sur le présent, ne serait-ce que pour donner envie de tourner la page.

La révolution d’Octobre et ses suites ont obsédé le XXe siècle. Elle a charpenté les haines et les espoirs. Elle a fourni les cadres intellectuels de la controverse politique: socialisme versus capitalisme, égalité versus liberté, démocratie populaire versus démocratie libérale. Elle a balisé les divisions entre les partis, à droite comme à gauche, selon les affinités idéologiques, ou sentimentales: Staline en petit père des peuples versus Staline en tyran monstrueux. Elle a structuré les relations internationales jusqu’à «la chute du Mur», moment final d’un «ordre bipolaire» non remplacé à ce jour.

Effroi en Suisse

En Suisse comme ailleurs, les événements russes ont durablement imprégné les esprits. A l’occasion du centenaire, les Documents diplomatiques suisses publient un dossier des principaux télégrammes échangés entre Berne et Petrograd pendant ces années. Les épisodes tumultueux s’y succèdent jusqu’à l’expulsion de la légation russe de Berne pour «intrigues révolutionnaires», le 12 novembre 1918 – en plein milieu de la grève générale –, suivie du départ de la légation suisse de Petrograd, après le pillage des biens des Confédérés entreposés à l’ambassade de Norvège.

La brutalité de langage et la terreur physique exercée à l’encontre des «capitalistes» et autres «bourgeois» suisses de Russie ont semé l’effroi au sein de la Confédération. L’assassinat du diplomate soviétique Vatslav Vorovski à Lausanne en 1923 par le Suisse Maurice Conradi, ancien combattant des Armées blanches anti-bolcheviques, et son acquittement par la Cour d’assises vaudoise, ont achevé de détruire le fil restant entre les deux pays. Il n’a repris qu’en 1946, sur le mode froid de la nécessité.

Quel lieu d’utopie?

Le bilan politique et humain de la révolution russe est tel qu’il ne vient plus à l’idée d’aucun révolutionnaire de «prendre le palais d’Hiver». La gloire de la prise du pouvoir a été remplacée par le mépris du pouvoir. Et l’attente du «grand soir» a cessé sous les révélations du Goulag.

Mais qu’attendre à la place? L’ordre social existant est-il à ce point satisfaisant qu’aucune perspective critique globale ne saurait lui être raisonnablement opposée? L’utopie aurait-elle définitivement déserté le domaine de la politique pour se réfugier dans la science, l’intelligence artificielle, le génie génétique ou la société sans carbone?

La Russie rendue à ses tsars

Quand il écrivait son Utopia, Thomas More avait imaginé une terre, en forme d’île, pour y dérouler son monde meilleur. Il lui fallait une géographie pour poser les modalités d’une vie autre. Pour beaucoup, la Russie des Soviets a été cette terre utopique. Mais cent ans après l’arrivée de Lénine à Petrograd grâce à l’entremise des deux socialistes suisses Peter Grimm et Fritz Platten (décédé au Goulag en 1942), la terre de l’espoir, décomptant les morts, est rendue à ses tsars.

Les lieux d’utopie n’existent plus, sinon la planète Mars, inconfortable tout de même. L’énergie utopique s’est perdue dans la promiscuité du monde. Ce n’est pas une bonne nouvelle. Car le dessein d’un «jour nouveau» est nécessaire aux désespérés du présent afin de ne pas fétichiser le passé.

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