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On a perdu Jackie

OPINION. Le cinéma de Hongkong était jadis inventif et politique, comme l’est aujourd’hui celui qui nous vient de Corée du Sud. Mais les temps changent…

Rencontré cette semaine à Locarno, Bong Joon-ho m’a raconté qu’à son retour à Séoul, après avoir obtenu en mai la Palme d'or, il s’est glissé dans une salle pour revoir Parasite au milieu des spectateurs coréens, et ainsi observer leurs réactions. Il n’a pas été déçu, se réjouissant de constater que les gens deviennent de plus en plus mal à l’aise au fur et à mesure que le récit opère des virages surprenants pour finalement proposer un passionnant discours sur la lutte des classes. Bong, venu au Tessin accompagner son acteur fétiche Song Kang-ho, qui s’est vu décerner un Léopard d’honneur, symbolise le triomphe international du cinéma coréen, qui depuis une vingtaine d’années séduit les grands festivals avec des films d’auteur remarquables, mais aussi des œuvres à visées plus commerciales et formellement virtuoses développant pour la plupart un vrai discours sociopolitique.

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L’Asie a toujours été un continent passionnant, souvent en avance sur le reste du monde en termes d’expérimentations narratives et esthétiques. Bien avant l’avènement de la Corée, c’est par exemple du côté de Hongkong que se produisaient dès la fin des années 1970 les longs métrages les plus intéressants. La colonie britannique était alors le troisième producteur au monde après l’Inde et les Etats-Unis. Elle se distinguait notamment avec des polars d’un genre nouveau qui inspirèrent de nombreux réalisateurs à travers le monde – ce n’est pas Tarantino qui dira le contraire.

L’ombre de la rétrocession

Plus la rétrocession de Hongkong à la Chine – fixée au 1er juillet 1997 – approchait, plus le cinéma développait, sous le couvert de polars survoltés ou de films en costumes virtuoses, un discours politique. Que cela soit à travers une menace indicible, une peur de l’inconnu ou une mère étouffante, le thème du retour à la Chine était souvent abordé. Puis la rétrocession advint, et l’Empire du Milieu devint pour les artistes hongkongais un gigantesque marché. Mais attention, pas question de heurter Pékin. C’est ainsi que de nombreux réalisateurs autrefois irrévérencieux se lancèrent dans de grosses productions calibrées pour les multiplexes chinois.

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Né à Hongkong, Jackie Chan profita de cette ouverture pour asseoir son statut de superstar. Et le voici qui aujourd’hui revendique un patriotisme venu d’on ne sait où pour dénoncer l’attitude des millions de manifestants hongkongais protestant depuis près de deux mois contre une loi d’extradition. Jackie Chan est un acteur génial, sorte de lien improbable entre Buster Keaton, Steve McQueen et Jim Carrey. Mais voilà qu’il préfère s’assurer une fin de carrière tranquille plutôt que de défendre une certaine idée de la démocratie. Désolant.


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