J'ai un nom compliqué: Benoit-Godet, ce n'est pas commun. Ce n'est pas simplement lié au nom composé, mais aussi au fait que la première partie du nom soit un prénom, et constitue comme un écran au reste. Même des gens que je connais bien tombent régulièrement dans le piège et me donne du Benoît... alors que mon prénom est bel et bien Stéphane et que ma moitié de nom s'écrit sans circonflexe. Vous suivez? Si ce n'est pas le cas, ce n'est pas grave: même au Temps j'ai renoncé à expliquer que j'étais un Benoit sans chapeau.

Une fois la prise de reculé assumée, les possibilités d'amusement au sujet de ce nom sont quasi-illimitées. En Suisse alémanique, je suis «Herr Benoit» pour l'éternité. En Suisse romande, pays des prénoms composés créatifs, Stéphane-Benoit peut facilement devenir l'équivalent d'un Pierre-André ou d'un Marc-Alain. Quoiqu'il en soit, ce nom de famille embrouille: j'ai reçu cette semaine encore une lettre dont l'intitulé était «Cher Bernard Godet-Benoit». Je les collectionne, ces petits mots envoyés à mes «presque moi», dont les appellations sont toutes plus tarabiscotées les unes que les autres.

Bizarrement, mon insignifiante particularité patronymique stimule le côté créatif de plein de gens. J'avais une prof d'anglais très tête en l'air - et sûrement un peu dyslexique - qui me donnait du «Benoit Stéphane Godet». Je n'ai jamais su où elle mettait le tiret (dash en anglais, le genre de truc que certaines circonstances de la vie vous font apprendre vite). 

Ce nom n'est pas une coquetterie de ma part puisque notre famille le porte depuis des siècles. Reste que je me serais bien débarrassé d'un bout de ce patronyme. Oui mais voilà, lequel garder? Je compatis quand je vois toutes ces femmes mariées qui collent leur nom de leur époux au leur: les pauvres, elles ne savent pas dans quelle galère elles se lancent. Et si le nom du mari est un prénom, qui plus est aussi bien féminin que masculin, alors là, elles sont condamnées pour l'éternité à avoir le même dialogue que j'entretiens quasi-quotidiennement avec une personne de l'administration ou un commerçant:
"Bonjour, quel est votre nom?"
"Benoit-Godet"
"Non pas votre prénom, votre nom svp"
"Benoit-Godet et le prénom, c'est Stéphane"
"Donc Godet?" Etc.
Imaginez que mes parents m'aient prénommés Just...

Pourquoi je vous raconte toute cela? Car il y a deux types d'interlocuteurs qui ne se sont jamais trompés à ce sujet. Il y a les personnes douées d'un sens relationnel très aiguisé. Du type Sepp Blatter, dont on dit qu'il salue par leur prénom tous les gens qu'il a rencontré au moins une fois... et dans leur langue en plus! Et il y a ensuite la technologie: elle ne s'égare jamais à propos de votre identité exacte. Alors là, quel accueil, quel service! Cette chronique est dédiée à tous ceux dont le nom compliqué - que ce soit à cause de leur origine ou autre - les a toujours amené à privilégier un bon vieux guichet informatique à un employé en chair et en os mal luné.

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