«J'ai été chassé de l'université parce que je n'étais pas considéré comme un assez bon musulman. Je me suis mis à vendre des livres et des vêtements pour nourrir ma famille. Un soir, j'ai assisté au lynchage de Moudjahidin par des miliciens du régime. J'ai décidé de les rejoindre et je me suis mis à distribuer leur journal. Cette idée d'une société fraternelle et sans classe a séduit le fils de paysans pauvres que j'étais. A cette époque-là, le mouvement jouissait d'une assise populaire incroyable, en particulier chez les universitaires et la petite bourgeoisie. J'ai quitté la capitale en 1983 pour le Kurdistan, où les Moudjahidin s'adonnaient à la lutte armée. J'avais 25 ans. Nous faisions des gardes de nuit, participions à diverses opérations. On m'a demandé un jour d'éliminer le chef de la région. J'avais du cyanure et de l'explosif avec moi, c'était une opération-suicide. Je n'ai jamais pu, il y avait toujours une femme ou un enfant qui traversait la rue au moment de passer à l'action. Je n'étais pas prêt à devenir un pion aveugle. Les relations se sont compliquées entre les Moudjahidin et moi. Je suis tombé amoureux d'une fille, ça n'a pas arrangé les choses.

Le mariage, ensuite, entre Massoud Radjavi et Maryam est très mal passé; on nous a dit que cela faisait partie de la révolution idéologique du parti alors qu'elle était l'épouse d'un autre cadre des Moudjahidin. Je ne comprenais pas. Je posais des questions et j'étais repoussé. Je ne comprenais pas que les autres acceptent et moi non, j'étais rongé par la culpabilité. La plupart de mes camarades étaient sincères, ils se battaient pour un changement idéologique en Iran. Au début, personne n'était là pour les beaux yeux de Maryam ou de Massoud, on voulait la justice, la liberté. Il n'y avait pas cette dérive sectaire, cette vénération des chefs. L'organisation était autoritaire, très organisée, mais je n'ai pas connu de cas de répression interne ou de torture. On nous mettait plutôt à l'isolement ou dans la «maison de repos», la demeure la plus proche du front régulièrement ciblée par l'armée iranienne.

Après de longues discussions, les Moudjahidin ont accepté de m'envoyer à Auvers-sur-Oise, sous une fausse identité imposée par le parti. Je m'occupais de la sécurité du siège. J'ai rompu définitivement en 1989. Personne ne m'en a empêché physiquement, mais j'ai subi des pressions psychologiques et affectives. Il m'a fallu près de quinze ans et un début de célébrité* pour retrouver ma véritable identité. J'ai dû me battre devant les tribunaux. C'est difficile d'imaginer quitter le mouvement pour les militants qui sont là depuis des années. Que peuvent-ils devenir sans identité et sans revenus dans un pays qui n'est pas le leur?»

* Raphaël-Karim Djavani est l'auteur de «Allah et moi» et «L'Enfant des blés» (Flammarion).

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