Encore sonnés par les directs qu'ils viennent d'encaisser de New York, les Suisses sont bien placés pour imaginer le knock-out de Bill Clinton. Comme le dit Ruth Dreifuss: «Une justice dure, dans un pays dur.» L'Amérique traite son président avec cette brutalité qui est inscrite dans son histoire et ses rapports sociaux. Un pays qui ne met pas de limite au châtiment qu'il se croit en droit d'infliger à ses criminels – la mort – peut aussi bien perdre le sens de la limite dans sa gestion des conflits politiques. Il a tué Kennedy physiquement, avec un fusil. Il a tué Nixon politiquement, avec un scandale. Il a tué Clinton psychologiquement, en l'obligeant à des révélations dont aucun chef ne peut se remettre.

L'atteinte à la personne du président semble être la visée, consciente ou inconsciente, de ses adversaires. La droite conservatrice et la droite réactionnaire américaines ont eu la peau de Clinton.

Elles ont mené leur offensive au moyen d'une affaire de braguette qui peut paraître exotique et incompréhensible au reste du monde. Elle n'est pourtant pas aussi ridicule qu'il y paraît. Le sexe reste un enjeu puissant de l'organisation sociale. Clinton a été élu par les femmes, il a promu la sienne ministre et ce couple «moderne» de la nouvelle génération américaine promettait à l'Amérique une sorte d'adoucissement des mœurs.

L'hostilité a été immédiate. Dès 1993, une coalition conservatrice puissante s'est formée pour l'empêcher de réformer le système de santé et en offrir l'accès à tous. Une implacable machine de propagande se mit en route pour expliquer aux Américains qu'il leur en coûterait 14% de plus en impôts et que ce n'était pas à l'Etat de choisir le genre de soins dont ils avaient besoin. Clinton dut s'incliner. Hillary ministre de la Santé rentra chez elle et l'on n'en parla presque plus. Les républicains gagnèrent une majorité au Congrès. Le président fut isolé. L'affaiblir n'était pas hors de portée. Ses vieux ennemis de l'Arkansas, dont le milliardaire Scaife, connu comme mécène des causes d'extrême droite, ressortirent une affaire immobilière pas très nette d'il y a quinze ans pour le convaincre de corruption. Bredouilles, ils montèrent l'affaire Paula Jones, dont ils payèrent les avocats. Bredouilles encore, ils tombèrent sur Lewinsky, que leur ami de toujours, le procureur Kenneth Starr, amnistia d'un parjure en échange de ses aveux sur sa relation sexuelle avec Clinton.

Pendant tout ce temps, la presse conservatrice accabla Clinton de sa haine. Le harcela par des enquêtes de toutes sortes, la dernière en date sur le financement de sa campagne par des proches de l'armée chinoise achevant de détruire sa crédibilité, diplomatique cette fois.

Clinton, l'ami politique des femmes, «tombe» sur une affaire de femme que les femmes ne peuvent pas assumer tant elle est minable. Il est coupé de ses derniers soutiens. S'il est encore populaire dans les sondages, c'est que les sondés disent par ce moyen leur haine de la Starr. Mais dans les urnes, ils ne le rééliraient pas, car par sa faute, il a cessé d'incarner à leurs yeux l'espoir de réformes.