Aujourd'hui, il semble être de bon ton de reprocher au Parti radical ses défaillances. Et on lui fait plus précisément les trois critiques suivantes: en premier lieu, le Parti radical ne serait pas assez déterminé (ce que l'on met souvent au même niveau que «pas suffisamment à droite») et aurait une attitude trop indécise. Deuxièmement, il ne ferait pas une politique suffisamment proche du peuple, elle serait même plutôt élitiste et distante. Et troisièmement, il manquerait d'esprit de cohésion, car ses chefs de file, aussi bien hommes que femmes, se situeraient souvent aussi bien dans le camp des approbateurs que des désapprobateurs lors des scrutins au Parlement et devant les urnes.

Ces critiques reflètent un paysage politique qui est caractérisé, d'une part, par une insécurité croissante et des difficultés d'orientation et, d'autre part, par la personnalisation de la politique et la polarisation du spectre des partis. Il s'en est suivi un véritable marché pour des «solutions simples», pour une «antipolitique» populiste, pour des limitations et des exclusions de toute sorte (contre les politiciens défaillants, contre Berne, contre Bruxelles, contre les étrangers etc.), et pour de nouveaux courants nationalistes. Des fondamentalistes prospèrent sur ce marché et l'appel retentit en faveur des politiciens qui ont une «position claire» (mais où on met «clair» sur le même plan qu'une appartenance sans ambiguïté à l'un des camps).

Le Parti radical n'est pas – et n'a jamais été – un parti que l'on peut cataloguer de manière schématique. Par principe et par définition, le libéralisme ne se prête pas à une affiliation globale de droite ou de gauche. De nos jours, le Parti radical «souffre» avant tout de ce que trois différents axes de conflits provoquent des tensions intestines qui ont conduit aux critiques évoquées ci-dessus.

Le premier conflit est provoqué par des discussions concernant la politique concrète. Alors que l'on trouve dans nos idées libérales des indices de solutions et de positions concrètes en faveur de la politique économique et sociale, ceux-ci ne concordent pas, ou alors seulement très relativement, avec beaucoup d'autres défis modernes. La trame gauche-droite est aujourd'hui loin d'être suffisante pour pouvoir classer les idées et les tendances politiques. La réforme de la conduite de l'Etat, l'adhésion à l'ONU, l'intégration européenne, la collaboration au développement, l'engagement de casques bleus ou d'un corps d'aide en cas de catastrophes dans les régions en crise, la politique de la drogue ou la lutte contre le crime organisé, pour ne citer que quelques exemples, sont une préoccupation qui n'est génétiquement ni de gauche ni spécifiquement de droite.

Un deuxième conflit interne au parti concerne l'aptitude au changement et la volonté de réformes qu'ont ses représentants et sa base. Pour bien des membres – et avant tout les plus âgés –, le Parti radical est devenu un parti conservateur. Tout ce qui est nouveau, inhabituel est plutôt suspect à leurs yeux et ils en ont peur, surtout si les idées en question ont vu le jour à l'étranger ou ont été soumises par un autre bord politique.

J'ai toujours constaté que, dans les cercles conservateurs des partis, les changements sont pourvus de l'emblème de «gauche». On constate ce désaccord, par exemple, dans la politique étrangère et de sécurité (changements dans la défense nationale), dans la politique d'intégration, dans les questions comme l'adhésion à l'ONU.

Au troisième plan, ce sont les différentes conceptions de la culture politique qui donnent du fil à retordre au Parti radical. On se dispute toujours davantage pour savoir comment on va définir le rôle du Parti radical – en tant que parti gouvernemental, en tant que parti de l'ensemble de la Suisse ou en tant que parti qui cherche et qui trouve sa place dans le dialogue et la conciliation, même et y compris par-delà les barrières linguistiques, sans recevoir d'ordre d'un «gourou suprême».

Ces trois axes de conflits se recoupent, si bien que de prime abord, l'image de ce parti peut paraître quelque peu complexe. En conséquence, on ne lui rend pas justice si l'on parle de deux «ailes» à l'intérieur du parti. Il vaut mieux partir des différents pôles et axes de conflits qui sont encore intensifiés par le large éventail des partis cantonaux. La complexité engendre certes des problèmes, mais c'est également l'autre face de la force du Parti radical.

Les difficultés essentielles du Parti radical ne résident donc pas dans sa diversité; on peut, au contraire, les situer de la manière suivante: son image publique est définie par ses adversaires selon leurs propres jugements et échelles de valeurs; on peut pratiquement l'estampiller de l'extérieur. Dans cette optique, elle doit avoir une politique «verbeuse» (une «expression fabriquée» qui cherche finalement à diaboliser le compromis), car, pour les fondamentalistes, les compromis, les différences, les solutions réalistes et négociables sont suspects, ce seraient par conséquent des signes d'un parcours en «zigzag» contraint et forcé. De ce point de vue, on va obligatoirement déprécier les différentes attitudes des chefs de file du Parti radical car, en raison même de sa diversité, l'unanimité vigoureuse fait défaut.

Le deuxième défi du parti réside dans le fait qu'il ne croit parfois plus lui-même en ses propres forces. Cela fait partie de la marque de fabrique du Parti radical que de s'orienter vers des valeurs et des solutions prônées par la raison, si bien qu'en tant que parti d'intégration de l'ensemble de la Suisse, il ne se laisse pas enfermer dans une trame gauche-droite. Le Parti radical appartient à notre Etat avec ses différences, il est lié à l'économie (mais ce n'est pas un esclave de l'économie), il favorise l'équilibre social: face aux changements de notre environnement, il est ouvert aux nouvelles réformes, et même à celles qui ne sont pas conventionnelles.

Mais donner son approbation à l'ouverture et à la diversité sur une base libérale requiert une certaine dose initiale de loyauté au parti. C'est là que je vois le troisième grand défi pour le Parti radical. La diversité des opinions a toujours été importante dans notre parti. Mais ce qui a changé, c'est le mode d'évaluation dans un climat échauffé. Une démocratie interne au parti exige d'avoir aussi des convictions démocratiques ainsi que de la tolérance, de la compréhension pour les opinions des autres. Dans le processus interne de l'élaboration des opinions, des petites minorités et des chefs de file ne devraient pas ainsi se mettre aussi intensément en scène contre leur propre parti, se mettre en avant, pour ainsi dire, à ses frais (cela garantit une bonne présence des médias, on le sait), comme cela s'est souvent produit ces derniers temps. Le problème ne réside donc pas dans des positions individuelles divergentes, mais dans les rapports avec des opinions différentes et des décisions que prend le parti.

Le Parti radical reprendra son ascension à long terme lorsqu'il réussira à vivre ses «compétences fondamentales» à l'intérieur comme à l'extérieur et qu'il proclamera ses forces de façon positive. Mais il apparaît indispensable de ne pas perdre la trace sous prétexte d'un calcul électoral à court terme. Car finalement les forces du Parti radical sont les forces de la Suisse.

R. R.

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