États-Unis

Oprah Winfrey, extension du trumpisme

L’enthousiasme déclenché par le discours de la présentatrice star lors des Golden Globes pousse les commentateurs et les politiques à prendre position. Oprah présidente, une bonne idée, vraiment?

Les éditorialistes et les politiciens américains ont dû se rendre à l’évidence: tout se passe comme si le paysage politique avait brutalement changé en deux jours. Aux révélations incendiaires de Michael Wolff sur la Maison-Blanche s’ajoute en effet le phénomène Oprah Winfrey.

Quarante-huit heures après le discours inspirant de la présentatrice star annonçant aux Golden Globes une ère nouvelle pour les femmes, débarrassées de la peur et du harcèlement dans la foulée de l’affaire Weinstein, l’enthousiasme ne faiblit pas. Neuf minutes volontaristes et optimistes, abordant aussi l’injustice raciale et l’importance de la presse dans une démocratie. «Je ne crois pas qu’elle en avait l’intention», a expliqué l’actrice Meryl Streep au Washington Post, «mais maintenant, elle doit se présenter, elle n’a plus le choix».

Sur Twitter, Facebook, le lyrisme l’emporte. «Je viens de voir l’histoire en train de se faire, et notre future présidente», écrit un Twitto. «Je dansais devant ma télévision», écrit une autre. «Je rêve, ou elle vient d’en finir avec la patriarchie?» se pâme un troisième. «Elle a mon vote», annonce aussi la chanteuse Lady Gaga sur Twitter, un message «liké» plus de 150 000 fois. Même Ivanka Trump a été conquise. La fille du président, celle qui rêve de devenir la première femme présidente des Etats-Unis, selon Michael Wolff, évoque un discours d’émancipation inspirant – «Unissons-nous, femmes et hommes, le temps est venu» –, de quoi provoquer des torrents de réactions (18 000 commentaires!) sur le thème «Euh, vous êtes au courant, on parle de votre père, ici»…

Comédienne, femme d’affaires avisée devenue milliardaire en étant partie de rien, brillante, empathique, libérale, Oprah Winfrey est pour beaucoup l’incarnation du rêve américain. Et la perspective de sa candidature possible à la présidence est dans l’air depuis un bon moment. En mars 2017, un sondage de l’Institut Public Policy Polling la donnait gagnante en 2020 contre Donald Trump, à 47% des voix contre 40%. Chez les bookmakers britanniques de William Hill, après être partie de très loin, l’amie des Obama ferait maintenant jeu égal avec Michelle Obama, selon l’AFP. Pour l’ex-conseiller de Barack Obama Dan Pfeiffer, «ce n’est pas tiré par les cheveux, ce n’est pas fou». «Oprah ferait une présidente exceptionnelle», estime même la commentatrice politique de CNN. Woah.

Et pourtant. Les beaux discours ne font pas les bons présidents. «Oprah ne devrait pas se présenter, écrit un des commentateurs du Washington Post, Paul Waldman. Oui, les démocrates ont sous-estimé l’importance du charisme en politique – on l’a vu avec Dukakis, Gore, Kerry, Hillary Clinton. Mais la réponse n’est pas d’en finir avec la substance. C’est de trouver des candidats avec et du fond, et du charisme, comme Obama et Clinton. Indiscutablement, elle serait meilleure que Trump. Mais s’il y avait un duel Trump-Winfrey, cela occuperait tout l’espace médiatique et rendrait impossible une candidature plus sérieuse, mais plus discrète.»

Même avis, dans le New York Times, de Thomas Chatterton Williams. «L’idée d’une présidente Winfrey montre à quel point notre vie civique a été infectée par le trumpisme, cette célébration des people et des sondages, ce refus de l’expérience et de l’expertise. Cette pensée magique, chez les démocrates, que Mme Winfrey pourrait battre Joe Biden ou Bernie Sanders montre de façon inquiétante à quel point le parti est démoralisé et sans jeunes talents. Oprah 2020 serait une extension du trumpisme.»

Enfin, pas sûr qu’Oprah Winfrey (si souvent simplement appelée Oprah…) ait vraiment conquis tous les Américains. Une recherche sur Twitter montre que 74% des tweets mentionnant #Oprahpresident sont écrits par des femmes…


Extraits des discours de la cérémonie des Golden Globes:

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