«Le village? Il a changé d'aspect, vous savez»: l'homme qui nous reçoit, dans une villa proprette de la paisible campagne limousine, avec ses allées ratissées et son gazon peigné, a toutes les apparences du retraité heureux. Et pourtant, à 74 ans, Robert Hebras est un homme inquiet, et hanté. Il est l'un des survivants qui restent du drame qui s'est abattu sur un bourg des environs de Limoges, Oradour-sur-Glane, un certain jour de juin 44. Choisi par le commandement allemand pour servir d'exemple, dans la lutte contre les maquis extrêmement actifs dans la région au moment du Débarquement, même si aucun résistant n'était présent dans la ville. Pas de ménagement, demandait le maréchal von Rundstedt, dans une note aux unités de l'intérieur. Ordres exécutés: déboulant dans le petit bourg endormi dans la chaleur de l'été, vers 14 heures, 120 soldats appartenant au bataillon Der Führer de la division blindée Das Reich (rapatriée de l'Est) rassemblaient la population sur le champ de foire, séparaient les hommes des femmes et des enfants. Les premiers seront fusillés dans plusieurs granges du village, les autres entassés dans l'église et asphyxiés, avant qu'on mette le feu à l'édifice.

A la fin de l'après-midi, les voyageurs venus en tram de Limoges ne retrouveront d'Oradour que des ruines fumantes et des corps calcinés. Bilan: 642 morts. Seuls une trentaine d'hommes et de femmes échapperont au carnage. Une poignée pour avoir survécu aux tirs, comme Hébras, les autres absents du village, comme son père. La nouvelle, les Français ne l'apprendront que quinze jours plus tard, par la radio de Londres, qui la tenait elle-même de la presse suisse. L'émotion sera telle que, quelques semaines après, Vichy, qui fit tout pour retenir l'information, décidera de conserver le site en l'état. La procédure sera en route quand le gouvernement de Gaulle lui donnera son blanc-seing. Pour l'éternité, Oradour devra être le village martyr de la France. Si illustre que le nom propre s'est banalisé: on parle aujourd'hui des Oradour de Bosnie, du Kosovo et du Kurdistan.

Sans se lasser, pendant un demi-siècle, Robert Hébras est passé sur toutes les chaînes de radio et de télévision, et il a raconté son histoire à des journalistes avec une précision remarquable: sa présence, inhabituelle un samedi, à Oradour, la rafle, le mitraillage des 50 hommes de la grange Laudy, sa survie miraculeuse, sous le corps d'un camarade qui l'avait protégé, le cache-cache avec les SS tout l'après-midi du 10 juin. Une chance inouïe, en somme, qui a fondu sur lui comme une malédiction. Lui qui a vu l'indicible, n'en a jamais parlé ni à à sa famille ni à ses collègues d'atelier, chez Renault. Et, par instants, son récit s'étrangle dans l'inexprimable. «A partir de là, dit-il, je n'étais plus comme tout le monde. Et puis, pourquoi suis-je vivant, moi qui ai perdu ma mère et deux de mes sœurs? Encore aujourd'hui, j'en fais des cauchemars.»

Pourtant, à l'obsession de ce souvenir s'ajoute, depuis quelque temps, une inquiétude tenace et diffuse: comme s'il était petit à petit dépossédé de «son» Oradour, Robert Hébras souffre d'un sentiment de solitude. Comme si, lui qui a tout vu, n'était plus un commentateur nécessaire: «Nous, survivants, nous sommes devenus gênants», dit-il. «Bien sûr, il était nécessaire de créer un Centre de la mémoire à Oradour. J'étais tout à fait pour. Mais tout se passe comme si on nous faisait entendre que nous ne savions pas ce qui s'était produit.» Pas question, donc, de remettre en cause une institution à laquelle, tant qu'il fut président de l'Association nationale des familles de martyrs d'Oradour-sur-Glane, il a œuvré. Mais, comme il dit si bien, «le vieux village s'éloigne». Ce village détruit où, la nuit, Robert Hébras va se promener pour tenter de retrouver, dans le silence, derrière des fenêtres éventrées, les visages de ses amis disparus. Maintenant, il faut passer par le tout nouveau Centre de la mémoire, qui ferme à 20 heures, et même si les habitants du lieu peuvent toujours passer par le cimetière, ce n'est plus la même chose.

En fait, le temps a agi sur Oradour. L'arrêté de classement de ce monument historique donnait pour consigne aux architectes des Bâtiments de France de tout faire pour maintenir le site «dans le meilleur état de destruction possible». Manière de dire que, quelques mois après le drame, on allait devoir réaménager les lieux. Contrairement à la formule, le temps, ici, ne s'est pas vraiment arrêté le 10 juin 44, et il a bien fallu organiser la mise en scène de ces façades calcinées, qui menaçaient à tout moment de s'écrouler; on dut éviter à tout prix que les visiteurs pénètrent dans les maisons. L'entretien et la métamorphose du bourg incendié furent donc permanents. On a barré par des murets l'entrée des portes, qu'on confond aujourd'hui avec des fenêtres. Ecroulés, certains murs ont été refaits, trop neufs pour faire illusion. Quant à la suie qui lacérait les façades, elle est délavée: «Le village a été bombardé?» demandent beaucoup de visiteurs. On voit encore des voitures, laissées à l'abandon par leurs propriétaires, dans la rue, dans des cours, rouillées et antiques. Elles quittent leur rôle de témoins d'un moment terrifiant pour devenir des sortes de sculptures involontaires. Autour des maisons, les arbres ont poussé, les gazons sont soigneusement entretenus. On a apposé pieusement sur les façades des pancartes en forme d'ardoises d'école: métier par métier, Oradour livre à ses visiteurs le visage mutilé d'une France rurale qui a elle-même disparu.

Ceci amène cela. Longtemps pèlerinage – «Recueillez-vous», commandent plusieurs panneaux du site – Oradour, avec le temps, perd peu à peu sa fonction de mausolée pour servir de but de promenade aux quelque 300 000 personnes qui le visitent chaque année. «Le deuil s'achève, la mémoire prend la place de la douleur», commente Jean-Claude Peyronnet, président du Conseil général de Haute-Vienne et du Centre de la mémoire qui vient d'être installé tout à côté. Terrés dans le souvenir, les habitants du lieu ont compris eux-mêmes que le vieux village ne se suffisait plus à lui-même, qu'il lui fallait, en plus des guides, un lieu d'explication: ce sera le Centre, inauguré par le président Chirac. «Pas question d'en faire un musée, précise son directeur, Jean-Jacques Fouché, mais bien plutôt un équipement d'interprétation.» Fouché, qui dit s'inspirer de la ligne suivie par les expositions du Musée d'ethnographie de Neuchâtel, a un but: «Mettre un récit dans un bâtiment.» Faire passer l'Histoire sur cet événement qui, pour les habitants, était leur histoire. Car les recherches plus récentes, qu'évoque le Centre, montrent excellemment qu'Oradour a son modèle à l'Est, dans les milliers de villages détruits et leurs populations massacrées, en Biélorussie, par les troupes nazies.

Un produit d'importation en somme pour des troupes aguerries à la sauvagerie inouïe des méthodes. A quoi s'ajoute le durcissement subit, voulu par l'occupant, de la répression allemande en juin 44, dont Oradour n'est pas l'unique victime: l'idée de l'état-major allemand consistait à couper brutalement le lien, vital, entre civils et maquisards. Enfin, le vent que font souffler les historiens a atteint l'image même de ce lieu mythique, longtemps présenté comme l'icône tragique d'une France innocente et martyre, unie avec la résistance dans la gloire et la souffrance. Depuis, on le sait, l'image s'est bien modifiée: les Français ne furent pas que des victimes, ni les maquisards que des héros. Et depuis l'amnistie, en 53, des Alsaciens enrôlés dans l'armée allemande (les «Malgré nous») et bourreaux d'Oradour, l'unité nationale en a pris un coup, la réconciliation entre Limousins et Alsaciens reste inachevée.

Comme pour tout gâcher, la mauvaise histoire chasse la bonne: dans les rues du village, dans le hameau de M. Hébras, depuis une dizaine de jours, circulent des papillons, appelant à consulter un site Internet, alimenté par des révisionnistes, qui prétendent remettre en cause tout ce qu'on sait du drame du 10 juin. «La suspicion, note Robert Hébras,

ne fait qu'ajouter à notre amertume.»

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