Yves Lenoir a écrit «un livre écologique qui nous démontre le contraire de ce que l'on veut nous faire croire: il n'y a pas de réchauffement général de la planète. Les changements climatiques doivent peu à l'effet de serre, qui est indispensable à la vie sur Terre.» Allons donc, un ingénieur de recherche écolo militant cautionnerait-il l'attitude du président des Etats-Unis? Aussi est-ce quasiment à contre-cœur que le lecteur commence par la quatrième de couverture. Elle retient l'attention car elle relève une contradiction qui n'avait échappé à personne: l'année 1999, l'année la plus chaude du siècle a été encadrée par les deux hivers les plus froids de l'Histoire. Nous avons encore sous les yeux les chevaux gelés de Mongolie. Comment expliquer cet aléa paradoxal puisqu'on nous assure depuis les années 80 que l'augmentation du taux de CO2 (gaz carbonique) provoque un réchauffement de la planète, qui à son tour fait monter le niveau des océans…

Lenoir nous montre que les choses ne sont pas si simples ni linéaires. Il va nous permettre de commencer à comprendre ce qui s'est passé. Car, pour le moment, nous ne savons quasiment rien. Certes, l'effet de serre nécessaire au développement de la vie sur la Terre est en voie de modification. Mais le gaz carbonique n'est pas le seul facteur en cause. D'autres facteurs peuvent être cités à comparaître. Lenoir les recense et situe leurs impacts maléfiques ou bénéfiques dans le cours de l'Histoire de la Terre et de l'Humanité.

Page après page nous découvrons les bouleversements climatiques qu'a connus la planète. Le Déluge est probablement le premier souvenir que nous gardons de cette histoire, lorsque «l'eau monta durant quarante jours et quarante nuits».

Ce Déluge n'est que le dernier en date. La cryosphère, la croûte de glace sur le globe a subi d'innombrables gels et dégels réglés par une montre à complication. Son cadran marque une excentricité de l'orbite terrestre tous les 100 000 ans, une oscillation de l'axe polaire tous les 41 000 ans, une précession des équinoxes tous les 19 000 et 23 000 ans et enfin une modification des taches solaires agissant sur les rayons cosmiques tous les 11 ans. Chaque fois le thermostat du globe réagit. Nous sommes soumis à un régime de douche écossaise. Et nous sommes à la veille du prochain coup de froid alors que l'on nous annonce un réchauffement!

Que se passe-t-il? Lenoir nous rapporte des faits troublants. Depuis la fin de la guerre froide les informations concernant la météo de l'Arctique, gardées jusqu'alors au frigo parce que stratégiquement sensibles, ont été déclassifiées. Au milieu des années 90, nous apprenons ainsi que les régions entourant le pôle Nord se sont refroidies durant les précédentes décennies au lieu de se réchauffer comme le voudraient les modèles prévisionnels. Ces modèles constituent la base du prêt-à-penser climatique actuel. Ce sont les versions traduites en langage numérique des modèles de Hadley, Coriolis et Ferrel, des savants des XVIIIe et XIXe siècles. Dans ses grandes lignes, la version standard de l'IPCC, Intergovernmental Panel on Climate Change, se présente ainsi: La troposphère, première couche de l'atmosphère, qui entoure le globe est cloisonnée en cellules, comme une pelure d'orange coupée horizontalement en six. Trois tranches de part et d'autre de l'Equateur. Les vents se meuvent de façon autonome dans chaque cellule. La ligne de partage des deux tranches extrêmes dessine les fronts polaires.

Ce modèle prévisionnel cellulaire a d'autant moins été remis en cause que durant le dernier demi-siècle nous ignorions tout de ce qui se passait dans la calotte nord et que celle du sud était peu observée. Pourquoi alors esquisser un modèle dans lequel s'inscriraient jour après jour les prévisions météorologiques puisque les perturbations constatées pouvaient être attribuées à l'augmentation du CO2.

Or nous apprenons qu'au lieu de se réchauffer, l'Arctique se refroidit sensiblement. Yves Lenoir propose alors un nouveau modèle s'appuyant sur des travaux récents de Marcel Leroux, géographe climatologue français. Ce modèle a le mérite de remettre les pendules à l'heure de la montre à complication décrite plus haut. N'en déplaise aux écologistes et scientifiques encore à l'heure officielle de l'IPCC.

Lenoir nous fait découvrir les AMP, anticyclones mobiles polaires. Ce sont de vastes lentilles d'air glacial de 1500 km de rayon et autant d'épaisseur générées quotidiennement par les pôles. Denses, ces lentilles glissent au raz du sol, sous les couches d'air chaud plus légères, contournant les reliefs. Elles ne se préoccupent guère des fronts polaires et autres cellules de Ferrel. Elles déferlent sans retenue dans les plaines de l'Amérique du Nord et d'ailleurs, semant le gel et la désolation. Arrivées sous les tropiques, elles provoquent la condensation des vapeurs d'eau. On sait que toute évaporation produit du froid, on ignore par contre que toute condensation produit de la chaleur. La condensation dans l'étuve tropicale dégage une chaleur intense et l'assèchement de l'air. C'est alors que s'élève la cheminée équatoriale qui propulse l'air sec et chaud jusque dans la stratosphère. Là, il se refroidit et, plus lourd, redescend à toute allure en jet-stream dans les deux hémisphères.

Le schéma de Leroux permet de comprendre, à partir du refroidissement polaire constaté, comment les catastrophes s'enchaînent de la Mongolie à l'Arkansas, de Cuba à l'Algérie. Plus l'air polaire est froid plus il libère des énergies dantesques en condensant l'humidité intertropicale.

A ce point de la démonstration, Lenoir reprend la question de l'effet de serre en le couplant avec le degré d'humidité de l'air. Nous avons vu plus haut que l'émissivité de l'air, c'est-à-dire sa capacité d'absorber les infrarouges émis par la surface, est augmentée par divers gaz dont le CO2. Mais elle l'est aussi par une augmentation de sa teneur en eau. Or les océans représentent les 7/10 de la surface terrestre et contribuent pour les 9/10 au flux de vapeur d'eau dans l'atmosphère.

Les océans sont donc à la fois l'humidificateur et le réfrigérateur de la Terre. Or, comme chacun sait, l'eau froide est plus lourde que l'eau chaude. Réfrigérée par les anticyclones mobiles polaires, elle s'enfonce dans les mers. Il s'ensuit un chassé-croisé dans les abysses réglés depuis la nuit des temps aussi bien par la densité et la salinité des eaux que par la gravitation et la rotation du globe. Personne, à ce jour, se risquera à dresser le bilan de ces échanges et à prédire le sens de leur évolution.

Cette approche globale serait incomplète si Lenoir n'examinait pas le cycle de l'eau douce et ne posait de nouveaux problèmes. D'abord il distingue l'eau prélevée et l'eau consommée. Si l'eau d'usage domestique et industriel est restituée aux mers plus ou moins polluées, l'eau agricole s'évapore. Globalement les 9/10e de la consommation d'eau passent par l'agriculture pour rejoindre l'atmosphère. Avec trois effets:

– un refroidissement du sol irrigué, toute évaporation produisant du froid;

– un transfert via les alizés, des calories prélevées vers d'autres cieux où elles seront restituées lors de la condensation de la vapeur d'eau;

– un effet de serre additionnel durant cette migration.

Actuellement on note que la consommation en eau augmente plus vite que la consommation d'énergie. Cette inversion est attribuée au passage du riz aux céréales et à une demande accrue de viande, par suite de choix culturels. Et, ô surprise, ce n'est pas en Asie mais bien en Europe que l'irrigation se développe le plus rapidement.

Presque tous les bassins fluviaux des cinq continents sont aménagés ou en voie d'aménagement. Déjà le 5% du débit total n'atteint plus les océans. Or cela ne suffit pas. Pour faire l'appoint, les eaux fossiles sont pompées. Les réserves d'eau fossile sont immenses, de quoi cultiver du blé dans le désert d'Arabie, des tomates en Libye et accessoirement de faire monter de quelques mètres le niveau des mers.

Malheureusement ces nappes ne sont pas communicantes. Les populations qui en dépendent sont confrontées localement à leur épuisement. Ainsi dans le désert de Syrie, les habitants de Palmyre savent que la prochaine génération sera sous stress hydrique. De plus, il faut évoquer aussi l'effet collatéral de l'irrigation: la salinisation de la terre. L'eau qui s'évapore laisse dans les sols les sels minéraux dont elle est chargée. Faute de recevoir les pluies qui lessivent la terre et emportent les sels à la mer, les sols meurent.

Il faut donc s'interroger également sur les relations entre le volume d'eau consommé, le réchauffement de la planète et la durabilité des établissements humains.

Ces interrogations et les coups de semonces atmosphériques ont fait naître ce «climat de panique» décrit par Lenoir. Il faut d'urgence faire quelque chose. Ce sera donc la lutte contre les émissions de CO2, car c'est politiquement faisable et économiquement rentable, comme viennent de le démontrer les récents accords de Marrakech.

Par exemple, les autorités russes y ont signé le contrat du siècle. La reforestation de la Russie lui ouvre un crédit de 33 millions de tonnes de carbone par an. Une quantité bien supérieure à ses propres besoins. La Russie pourra donc vendre au Japon des bons actions de reboisement qui lui évitent ainsi de planter des arbres son territoire trop exigu. Les lois du marché et les règles de bonne conduite écologique sont sauves.

Il n'empêche que les quelques arpents de terre sur lesquels nous sommes confinés entretiennent encore avec l'air, l'eau et le soleil des rapports dont les règles nous échappent. Ce n'est pas le moindre mérite d'Yves Lenoir que de tenter de nous en convaincre.

*Yves Lenoir, «Climat de panique», Ed. Favre Lausanne 2001.

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