Jusqu’à Tokyo. Oui, jusqu’à Tokyo, notamment dans le quartier arc-en-ciel de Shinjuku Nichome, on s’est recueilli après la fusillade qui a coûté la vie à 49 personnes dimanche dernier dans un club LGBT d’Orlando. Moi-même, j’ai longuement usé mes semelles dans de nombreuses boîtes gay du monde entier. Sans doute cela a-t-il participé à l’effroi particulier que j’ai ressenti ce week-end. La nouvelle m’a profondément heurté.

Et puis, progressivement, la colère et la stupéfaction ont fait place à l’agacement. Terrorisme? Homophobie? Homosexualité refoulée? Liens avec Etat islamique? Les motifs exacts du tueur sont encore flous, ils prêtent à discussion, et la machine médiatique, en grande majorité, s’est employée à fournir matière à spéculer. Cette vérité-là doit être faite, je ne le nie en aucun cas. (Même si cette vérité sera sans doute plurielle et nuancée, contrairement aux codes du méchant unique et bien identifié qui régissent les contes d’hier comme les news d’aujourd’hui). Mais il y a un autre état de fait qui, lui, ne prête à aucune sorte de confusion: Omar Seddique Mateen n’a pas eu la moindre peine à se procurer le pistolet et le fusil d’assaut dont il s’est servi pour abattre les victimes d’Orlando.

Ce débat-ci, celui du bras armé que fournit le lobby américain des flingues aux extrémismes de tout bord, ce débat a été relancé par certains journalistes, mais il demeure généralement enseveli sous la recherche incessante (et nécessaire) des «vrais» motifs du «vrai» méchant.

Si je me permets d’émettre ce commentaire, tout là-bas à Tokyo, c’est parce qu’à cet égard le Japon offre un exemple éloquent. Selon un classement réalisé par le Japan Times à propos du nombre annuel de morts par coups de feu dans les 34 pays de l’OCDE, les Etats-Unis sont sur la première marche (à 33 599 victimes) alors que le Japon est à l’avant-dernière position (6 décès), juste avant l’Islande. Quant au ratio du nombre d’homicides par 100 000 habitants (sources: OECD Better Life Index, classement sur 38 pays), les USA sont troisièmes (à 4,75) derrière le Mexique et l’Estonie, tandis que le Japon est 36e avec un score de 0,3. La Suisse pointe à la 31e place avec 0,5.

Comment expliquer la performance japonaise? Très simplement. A l’exception d’un permis de chasse extrêmement réglementé (nécessitant examens psychiques et toxicologiques), les citoyens japonais lambda ont l’interdiction absolue de posséder, transporter, importer, vendre ou acheter des armes à feu.

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