La chronique

Orphelins de pape

Le pape est le père spirituel de la communauté catholique. Les fidèles peuvent donc accepter sa démission en tant que chef d’Etat mais ils ne peuvent la comprendre en tant que père parce qu’elle s’apparente à un abandon. Par Marie-Hélène Miauton

Depuis l’annonce surprise de son abdication lundi soir, la messe fut dite. Ceux qui ont aimé Benoît XVI ont retracé son œuvre et ont admiré le courage de ce départ. Ceux qui ne l’aimaient pas ont dit tout ce qu’il aurait pu faire mieux ou autrement, mais eux aussi ont cependant admiré la révolution amenée par ce renoncement. Ceux qui n’ont jamais aimé aucun pape parce qu’ils détestent la religion chrétienne, catholique en particulier, ont dit tout le mal qu’ils pouvaient sur l’homme et sur ses décisions, mais ils ont adoré sa démission qui permettra de laisser place, estiment-ils, à une personnalité mieux à leur goût.

La plupart se sont donc placés sous l’angle politique: un pape a d’énormes charges et d’importantes responsabilités. Si son Etat est le plus petit du monde, ses administrés sont en revanche bien plus nombreux que ceux de n’importe quelle nation. Leur éparpillement dans le monde entier rend leur gestion inextricable. Certains sont en proie aux affres de la guerre, d’autres meurent en martyrs tandis que, chez nous, ils se heurtent plutôt au relativisme de nos sociétés et se déchirent entre réformistes et conservateurs… Il faut donc pour remplir cette tâche une immense disponibilité exigeant une vigueur physique et intellectuelle intacte. Le pape n’est pas, à 85 ans, dans cette situation idéale. Il est donc pertinent qu’il s’en aille. Mais alors, de grâce, qu’on en élise de plus jeunes afin d’avoir une chance de les garder sur la durée!

Certains autres n’ont vu que l’aspect humain. L’homme est fatigué, sans doute malade. Ses forces ont beaucoup décliné. Sauf à prétendre qu’il n’est pas un homme, il est donc en droit de se retirer quand la charge devient trop lourde. Il faut se souvenir que Benoît XVI était un proche de son prédécesseur et qu’il a dû souffrir de la lente agonie publique de Jean Paul II. Est-ce à ce moment-là qu’il s’est juré de se retirer s’il devait, ce qu’à Dieu ne plaise, lui succéder. Mais il a plu à Dieu…

Ces deux points de vue, politique et humain, sont-ils suffisants? Et sont-ce les seuls?

La mission d’un pape ne peut se confondre uniquement avec celle d’un chef d’Etat. L’Eglise affirmant que le choix du Conclave au moment d’élire un nouveau vicaire du Christ est inspiré du Saint-Esprit, on en déduit que la charge ainsi confiée ne saurait être défaite que par Dieu au moment où, par la mort, Il rappelle à Lui son serviteur obéissant. C’est sans doute pourquoi l’abdication, quoique prévue dans le droit canon, n’a guère été utilisée. Et c’est pourquoi, quand bien même on en comprend la logique, elle offense le cœur. Or l’Eglise s’est bâtie sur la foi et non sur la raison.

Le pape est le père spirituel de la communauté catholique. Les fidèles peuvent donc accepter sa démission en tant que chef d’Etat mais ils ne peuvent la comprendre en tant que père parce qu’elle s’apparente à un abandon. C’est ainsi que beaucoup de chrétiens se sont retrouvés orphelins au soir du lundi 11 février. On peut craindre que le traumatisme ainsi créé en induise d’autres encore dans une chrétienté déjà exposée à tant de fléaux.

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