Même si l’histoire ne sert à rien, il faut lui reconnaître une chose: elle est amusante. Marc Bloch

Cherche femme, exemplaire, ayant vécu au XXe siècle et survécu à ses tragédies, sans appétit de vengeance, ni goût du sacrifice; une femme capable de se relever du pire grâce à sa foi dans les valeurs républicaines.

Voilà le portrait du futur «grand homme» destiné à faire son entrée au Panthéon. Portrait commandé par François Hollande à Philippe Bélaval, président du Centre des monuments nationaux, et validé par un grand sondage national où les Français ont pu voter. Sur la dernière liste qui comprend vingt personnalités, dont la moitié de femmes, figurent notamment Lucie Aubrac, Simone de Beauvoir et l’ethnologue Germaine Tillon, grande figure de la Résistance.

Interrogé sur la notion de grand homme au lendemain de la mort de Mandela, Régis Debray a fait tout son effet sur France Culture en proposant une autre femme: Joséphine Baker.

Pour ceux et celles qui ne s’en souviennent pas, Joséphine Baker est la chanteuse de J’ai deux amours, l’icône burlesque de la Revue nègre de 1925, la muse des surréalistes, celle qui a mis le feu au Paris des années folles avec ses danses sauvages, la taille ceinte d’une guirlande de bananes en peluche, cette même banane qui réapparaît à chaque nouvelle éruption de racisme.

Une artiste de music-hall au Panthéon? Debray veut-il la mort de Hollande? J’imagine les réactions des comités féministes qui se sont mobilisés et qui verraient ce choix comme un camouflet: une femme, oui, mais seulement si elle est sexy! Et la fureur des racistes autant que des antiracistes. Les premiers parce que Joséphine a donné à beaucoup l’envie d’être Noire, les seconds parce qu’elle incarne, à leurs yeux, la victime consentante des stéréotypes post-coloniaux. Mais aussi les moqueries des pourfendeurs du politiquement correct: femme, Noire, juive (mais enterrée catholique) et bisexuelle, un carton plein!

Pourtant, Joséphine Baker correspond parfaitement au portrait-robot. Qui sait que cette Américaine vendue à 13 ans à un mari dont elle échappa en lui cassant une bouteille sur la tête, naturalisée Française en 1937, fut une résistante de la première heure (espionne puis pilote dans les Forces libres)? Qu’elle fut décorée de la Croix de guerre? Qu’elle a milité pour l’égalité des droits aux côtés de Martin Luther King? Et qu’elle s’est ruinée à mettre en œuvre son utopie, celle d’un monde sans préjugés, incarné par sa tribu arc-en-ciel, douze enfants d’origines différentes qu’elle a adoptés et élevés comme une fratrie.

Joséphine Baker au Panthéon, ce serait la jonction entre les valeurs du XXe siècle qu’elle a incarnées et les aspirations du XXIe qu’elle a préfigurées. Ce serait aussi faire entrer un corps, le grand oublié de l’histoire, dans un lieu qui souffre d’être plus hanté qu’habité, et où vibre encore la voix crépusculaire de Malraux exaltant «la face suppliciée» de Jean Moulin.

J’oubliais l’argument de Régis Debray: «Ce serait prouver que la grandeur n’est pas forcément la grandiloquence.» Et d’ajouter: «Si ce n’est pas Germaine Tillon, ce doit être Joséphine Baker.» Courageux mais pas téméraire.

Ce serait faire entrer

un corps, le grand oublié de l’histoire, dans un lieu

plus hanté qu’habité

Les Opinions publiées par Le Temps sont issues de personnalités qui s’expriment en leur nom propre. Elles ne représentent nullement la position du Temps.