A l’occasion du procès d’Oskar Gröning, l’ex-comptable du camp de concentration d’Auschwitz, le débat est vif, en Allemagne et ailleurs, sur la question de savoir s’il faut encore juger, de nos jours, les anciens criminels nazis. La presse d’outre-Rhin est elle-même un peu divisée. La Süddeutsche Zeitung, par exemple – dont Courrier international a traduit quelques extraits – estime qu’«au-delà du procès contre un bourreau du régime d’Adolf Hitler, c’est la justice allemande, inactive pendant trop longtemps, qui est jugée au tribunal» de Lüneburg, alors que «pendant des décennies, on a retardé la punition des meurtriers nazis».

En fait, poursuit le quotidien munichois, «chacun de ces procès très tardifs devrait commencer par un mea culpa de la justice. […] Elle devrait demander pardon aux victimes partout dans le monde d’avoir repoussé cette sanction à un tel point qu’elle n’a plus guère de sens.» Car «avec des accusés en fin de vie, ce n’est pas la durée de la prison qui est en jeu». Non, plus généralement, «ce qui advient maintenant, c’est la justice de la dernière seconde, et c’est bien qu’elle existe»: elle rend «saisissable l’insaisissable négation du droit dans le national-socialisme».

«La honte éternelle»

Die Welt, qu’Alex Taylor a lue pour sa revue de presse sur France Inter, «trouve de son côté que cela n’a pas beaucoup de sens de faire un procès» contre un homme de 93 ans. «Ce qui est important», affirme l’éditorial du journal, «c’est de s’élever contre l’échec total de notre système de justice dans les années de l’après-guerre où l’on a traduit […] si peu de responsables. C’est ça, la honte éternelle» – «die ewige Schande der deutschen Justiz». Avec ce procès, on a enfin un «message adressé au monde et une chance d’atténuer le désastre de la justice allemande d’après-guerre», estime l’écrivain allemand Christoph Heubner, président du Comité International Auschwitz, dans l’interview qu’il a donnée à l’Agence France-Presse.

Interrogé sur La Première de RTS Info, Serge Klarsfeld, président de la Fondation mémoire de la Shoah, ne partage pas entièrement cette opinion. Il voit «un aspect positif» dans le fait de «voir jugé le crime nazi jusqu’au dernier souffle du dernier criminel». Mais ce qui est négatif, pour lui, c’est l’extension de la notion de culpabilité aux «seconds couteaux» comme Gröning. Pour les «grands couteaux», dit-il, il y a eu beaucoup de jugements, et son «bilan général» est qu’«un immense crime politique a tout de même été jugé sous tous ses aspects». Il est donc faux de dire que rien n’a été fait jusqu’ici, même si d’anciens nazis ont pu échapper à la justice parce qu’ils étaient protégés, souvent par des régimes autoritaires d’après-guerre.

«Lutter contre le négationnisme»

Daniel Schneidermann, sur L’Obs/Rue89, rappelle aussi que si Gröning a finalement décidé, après avoir été relaxé, «de rappeler son passé», c’était «pour lutter contre le négationnisme», dont la montée le préoccupait, selon l’entretien qu’il avait donné au Wall Street Journal. Il a alors dit: «J’ai tout vu, les chambres à gaz, les crémations, le processus de sélection. Un million et demi de Juifs ont été assassinés à Auschwitz. J’y étais.» Or, «s’il avait décidé de continuer à se taire, peut-être ne comparaîtrait-il pas devant le tribunal». Restent, cependant, ces questions: ce «procès médiatico-judiciaire», à quoi servira-t-il? «Quel sera son impact? Comment le rendre utile? Quelqu’un y a-t-il seulement réfléchi?»

Oui, beaucoup de gens y ont réfléchi. Car «tout a changé en 2011 avec la condamnation à cinq ans de prison de John Demjanjuk, gardien du camp de Sobibor et jugé à ce titre complice de la mort de 27 900 juifs», explique Le Monde. Une condamnation basée sur sa seule fonction au sein du camp, sans preuve d’actes criminels précis. «Depuis, la justice allemande estime qu’il n’est plus nécessaire de prouver qu’une personne a elle-même commis une infraction pénale pour la condamner. La participation à l’entreprise de mort suffit.» C’est incontestablement le cas avec l’ex-sergent Gröning, dont le Spiegel a raconté l’histoire jusque dans les moindres détails. «L’heure des comptes» a sonné pour cette «petite main d’Auschwitz», comme le dit Libération.

Alors, l’intérêt de ce procès, où est-il? se demande Paris Match. «Ailleurs. L’enjeu est de fixer une norme juridique, qui est aussi morale et politique: qu’est-ce qui est permis et qu’est-ce qui est interdit?» estime l’historien Andreas Sander, du musée de la Topographie de la terreur à Berlin. Pour la justice allemande, […] il s’agit également de réfléchir aux «marges de manœuvre» que conservaient les agents d’un régime totalitaire, analyse l’historien. Dans un article et aussi dans une vidéo du Bild, Eva Kor, 81 ans, partie civile, venue des Etats-Unis, dit «espérer entendre, […] qu’avoir contribué à une machine de mort […] est un crime.»

Ce crime, dans la doxa populaire, reste imprescriptible.

Les Opinions publiées par Le Temps sont issues de personnalités qui s’expriment en leur nom propre. Elles ne représentent nullement la position du Temps.