Le 2 septembre, la «justice» turque a décidé de prolonger la détention provisoire du philanthrope Osman Kavala, arrêté en octobre 2017 et inculpé sur la base de chefs d’inculpation dont chacune des audiences de ses procès successifs et le simple bon sens ont établi l’extravagance: sa responsabilité dans l’occupation du parc Gezi à Istanbul, en 2013; sa participation à la tentative de coup d’Etat de 2016; ses activités d’espionnage (sic). Pour avoir moi-même assisté à l’une de ces audiences, j’ai pu mesurer combien elles étaient fallacieuses: les témoins sollicités par l’accusation, à commencer par le chef de la police d’Istanbul, reconnaissent n’avoir aucun élément en leur possession justifiant l’incarcération d’Osman Kavala, et le tribunal, benoîtement et courtoisement, requiert néanmoins et obtient le maintien en détention.

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Osman Kavala est pris dans un maquis de chefs d’accusation et de procédures gigognes dont la simple récapitulation par le gouvernement turc à l’intention du Conseil de l’Europe prend une dizaine de pages A4. Acquitté le 18 janvier 2020, l’accusé a ainsi été «libéré», et immédiatement réarrêté sous le coup d’un autre chef d’accusation. La Cour européenne des droits de l’homme exige-t-elle sa libération sur la base de l’inanité juridique du procès en cours? Celui-ci est aussitôt fondu avec une autre procédure, le 2 août, pour arguer de l’inapplicabilité du jugement de la Cour européenne. Etc. Tout cela n’est qu’une mauvaise farce judiciaire dont chacun sait que Recep Tayyip Erdogan est le vindicatif metteur en scène.

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Manipulation judiciaire

Politiquement et sans doute psychologiquement déstabilisé par le mouvement de contestation qui s’est emparé du pays en 2013, par le coup d’Etat du maréchal Sissi en Egypte la même année, par son conflit avec ses anciens alliés de la confrérie de Fethullah Gülen, par le soulèvement d’une partie de son armée, par l’érosion de sa popularité et la perte de la majorité absolue au parlement qui l’a contraint à former un gouvernement de coalition avec l’extrême droite, par sa défaite électorale aux municipales de 2019, le président Erdogan a fait d’Osman Kavala sa tête de… Turc. Peut-être tout simplement parce qu’il ne sait pas comment le libérer sans perdre la face, tant il s’est personnellement engagé dans cette manipulation judiciaire.

Erdogan a choisi de violer l’article 18 de la Convention européenne et les fondements juridiques de l’appartenance de son pays au Conseil de l’Europe

Erdogan a choisi de violer l’article 18 de la Convention européenne et les fondements juridiques de l’appartenance de son pays au Conseil de l’Europe

La Cour européenne des droits de l’homme a ordonné la libération d’Osman Kavala en décembre 2019. A six reprises, le comité des ministres du Conseil de l’Europe a défini sa détention comme arbitraire et exigé son élargissement immédiat. Chaque fois le gouvernement turc s’est dérobé en recourant à un nouveau subterfuge procédural. Autrement dit, le président de la République turque a choisi de violer de manière provocante l’article 18 de la Convention européenne et les fondements juridiques de l’appartenance de son pays au Conseil de l’Europe. Il espère sans doute, et peut-être à juste titre, qu’il remportera cette partie de bras de fer. Il reste maintenant au comité des ministres du Conseil de l’Europe, qui se réunit dans les prochains jours, à relever le défi qui lui est lancé et à reconsidérer la participation de la Turquie aux institutions européennes.

Certes, l’Europe estime avoir plus besoin que jamais de la Turquie dans le contexte international actuel, notamment pour endiguer la vague des réfugiés syriens et afghans qu’elle redoute. Mais le cynisme et la Realpolitik ont leurs limites. Il s’agit maintenant de savoir si l’Europe est prête à vendre son âme dans le pacte faustien qui la lie à Recep Tayyip Erdogan.

Pas la moindre ambition politique

Si ses dirigeants devaient s’y résigner, leurs électeurs devront leur rappeler dans les urnes que l’Europe ne se (re)construira pas sur la négation de ses principes fondateurs. Osman Kavala est devenu un symbole que Recep Tayyip Erdogan a lui-même forgé, car l’infortuné philanthrope n’en demandait pas tant et n’a jamais eu la moindre ambition politique. A son corps défendant, il incarne le sort inique de dizaines de milliers de Turcs privés de liberté, d’emploi, de passeport à la suite de la répression tous azimuts que déploie leur gouvernement à l’encontre de la presse, de l’opposition, des syndicats, des forces de la société civile et des milieux d’affaires indépendants. Même les incendies qui ont ravagé le pays cet été sont prétexte à museler toute critique du gouvernement. Au-delà de la Turquie, le cas d’Osman Kavala est devenu la ligne de partage des eaux démocratiques en Europe. Se résigner à sa détention arbitraire, prendre pour argent comptant les arguties juridiques des tribunaux d’Istanbul reviendraient à mettre en danger potentiel tout citoyen ressortissant des pays membres du Conseil de l’Europe alors que des partis extrémistes y sont aux portes du pouvoir. La liberté d’Osman Kavala est bien la nôtre.

Par ailleurs, la puissance de la Turquie a ses limites que l’arrogance de Recep Tayyip Erdogan ne doit pas faire oublier. Elle est dépendante de l’Europe, diplomatiquement, économiquement, financièrement et stratégiquement. Elle ne peut sans danger s’enfermer dans une alliance exclusive avec la Russie dont historiquement elle connaît les risques. Ce n’est pas non plus la Chine qui va lui être d’un grand secours dans ses confrontations avec la plupart de ses voisins. Quant à sa projection militaire en Afrique du Nord et au sud du Sahara, voire en Afghanistan, il ne faut pas en exagérer la portée ni la durabilité. A charge pour l’Europe de lui rappeler le vrai rapport de force dans lequel elle est prise, et de lui signifier que l’acquittement d’Osman Kavala est le prix à payer pour la poursuite de relations constructives.

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