La pandémie que nous vivons a déjà mis à mal notre système de santé. Comme médecin, chaque jour, je dois me remettre en question. Mes repères ont complètement changé. Ce à quoi je croyais, il y a un mois, me semble dépassé et faux. Mais je dois garder mon calme et rassurer mes patients, pas avec des paroles creuses mais avec des arguments validés par mes collègues et les publications médicales. A quand un vaccin? Existe-t-il un traitement préventif? Dois-je me faire dépister? Puis-je voir mes petits-enfants? Pourquoi dois-je rester à la maison? Alors je lis, je relis, je consulte la littérature médicale. Et je me sens ballotté dans tous les sens et obligé de me remettre en question.

Comme homme politique, mes interrogations sont les mêmes. Que puis-je faire? Quelles sont les erreurs que nous avons commises? Et surtout serons-nous prêts lorsque ce malheur sera derrière nous? Disons-le clairement, si nous poursuivons la même politique qu’aujourd’hui, alors nous serons des crétins. Tout est à revoir. Et puis comme propriétaire d’une toute petite PME, je sais que si nous ne sortons pas de l’orthodoxie financière, alors je serai mort et je devrai mettre la clé sous le paillasson.

Un plan de sauvetage de l’économie

Les mesures prises par le Conseil fédéral et le Conseil d’Etat genevois sont à saluer, mais elles ne servent qu’à me permettre de garder la tête hors de l’eau quelques mois, sachant que de toute façon je vais couler. C’est bien, je vais pouvoir suspendre mon loyer, mais il faudra bien un jour le payer. Je peux bénéficier d’une ligne de crédit, mais comment la rembourser? Et les charges sociales décalées OK, mais elles sont de toute façon dues. Lorsque cette tragédie sera derrière nous, je risque de ne pas pouvoir repartir. Accumuler des dettes n’est pas la bonne façon. Je pourrais en rester là sans autre espoir que vivre au jour le jour. Je m’y refuse.

Disons-le clairement, si nous poursuivons la même politique qu’aujourd’hui, alors nous serons des crétins

C’est maintenant que nous devons mettre au point un plan de sauvetage de l’économie qui sorte de l’orthodoxie. Heureusement, beaucoup d’économistes commencent à parler différemment. Comme moi sur le plan médical, ils racontent imaginer des solutions qu’ils pensaient complètement farfelues il y a un mois. Ainsi, Jean Studer, dans Le Temps du samedi 28 mars 2020, explique: «Ce qui est proposé aux entreprises, c’est l’étape avant l’helicopter money.» Ian Goldin, dans le même journal: «Il serait aussi opportun d’introduire un revenu de base garanti. Oui, le Covid-19 fait des morts, mais nous ne pouvons pas laisser des gens devenir des sans-abri, mourir de faim ou d’autres causes économiques. Il est aussi impératif de garantir la survie des entreprises, même si je pense qu’en temps normal, les faillites sont un mal nécessaire dans le cycle économique.»

Jézabel Couppey-Soubeyran, dans une chronique publiée par le journal Le Monde du 23 mars 2020: «L’heure n’est plus aux faux-semblants et aux paroles semées au vent, mais à l’action non conformiste… C’est en effet à la distribution directe de monnaie centrale que devraient se résoudre le plus rapidement possible les banques centrales pour contribuer efficacement à la gestion de cette crise.» Plusieurs économistes, dans Le Matin Dimanche du 29 mars 2020, demandent qu’une partie des prêts-relais soit remboursée. Helicopter Money, revenu de base garanti, distribution directe de monnaie par les banques centrales, franchement ce genre de propos il y a un mois aurait juste permis de se faire traiter de joyeux hurluberlus.

Demander l’impensable

Je demande donc que le Conseil fédéral ose ce qui était impensable. Garantir, à la sortie de la crise, une compensation d’au minimum 80% des pertes de chiffres d’affaires. Compensation non pas sous forme de prêts sans intérêt, mais comme paiement à bien plaire, les modalités devant être discutées avec la Banque nationale. Garantir une somme d’argent payée à tous les résidents en Suisse, pour éviter un recours aux aides sociales et pour aider à la reprise économique.

Sans ces mesures fortes et si la crise dure plus que trois mois, nous allons entrer dans une récession terrible. Plongée des rentrées fiscales, explosion de l’aide sociale et du chômage, Confédération et cantons ne pouvant plus jouer leurs rôles de garants des institutions. Nous avons les moyens de réagir et de réussir à sauver l’économie suisse si nous osons sortir des chemins battus.

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