C’est l’épilogue de l’Opération «Osiris», conçue en janvier 2021 en vue de déceler le moindre mouvement de celui qui vivait caché dans la jungle depuis plusieurs années: pourtant ultraprotégé par huit cercles de gardes du corps et apparemment insaisissable, Otoniel a fini par tomber, à la grande fierté du gouvernement. Comme par le passé d’autres barons de la drogue en Colombie ont été arrêtés ou tués: Pablo Escobar, par exemple, le plus célèbre d’entre eux. Soit le chef du cartel de Medellin, qui s’est rendu il y a trente ans de cela aux autorités – lire à ce propos la page du Journal de Genève et Gazette de Lausanne de l’époque, avec le commentaire de Luis Lema – avant de s’évader puis d’être abattu par la police en 1993.

El Heraldo, cité par Courrier international, raconte qu'«il aura fallu dix mois à l’armée et à la police» pour détruire les «murs» qui les séparaient d’Otoniel et réussir à le repérer par satellite. Le journal de Barranquilla applaudit au succès de cette longue traque contre le «symbole du mal».

Il y a deux semaines, précise pour sa part El Tiempo, «les services de renseignement de la police avaient réussi à établir l’emplacement de sa nouvelle cachette». Il «changeait constamment» d’endroit dans une région «à la topographie compliquée», et ces derniers temps, il ne dormait même plus dans des maisons, de peur d’être la cible d’un bombardement, et n’utilisait aucun téléphone.

Mais «ses insuffisances rénales auront fini par le trahir. Son cercle le plus proche lui apportait des médicaments, en fait. Un indice clé.» Cependant, au-delà de la joie des médias et du gouvernement d’avoir arrêté l’ennemi public numéro un, chef encore «étrangement souriant» d’un puissant groupe mafieux dont il avait pris les commandes en 2012 à la mort de son frère, le plus grand empire de la cocaïne au monde est loin de s’effondrer, aux yeux de l’Agence France-Presse.

Coup certes dur pour le cartel, dit la BBC, «le plus dur de ces dix dernières années», commente encore El Tiempo. «Mais il ne marquera certainement pas sa disparition. Car, depuis plus de dix ans que les forces de l’ordre le traquent, plus de 3000 de ses membres sont tombés, dont cinq appartenant au premier cercle de commandement. Et pourtant, le réseau criminel s’est toujours réorganisé… D’ores et déjà, les autorités évoquent celui qui pourrait reprendre les commandes du cartel: Jovanis de Jesus Avila Villadiego, alias Chiquito Malo», soit le «mauvais petit garçon»… «C’est une excellente nouvelle pour le gouvernement [du président Ivan] Duque, mais, sur le terrain, cela ne va pas changer grand-chose», renchérit Ariel Avila, analyste à la Fundacion Paz & Reconciliacion.

Rappelons-le, car maintenant c’est destination USA pour Dairo Antonio Usuga, alias Otoniel, 50 ans et chef du clan del Golfo, le plus puissant gang de narcotrafiquants de Colombie arrêté samedi à Turbo, qui est inculpé par la justice américaine en 2009. Il fait notamment l’objet d’une procédure d’extradition devant un tribunal de New York, une récompense de cinq millions de dollars pour sa capture à la clé, selon Radio France internationale (RFI) et le Los Angeles Times, qui détaille la procédure.

Les nouvelles du week-end

Après cinq décennies de guerre contre la drogue, avec des milliers de morts parmi les policiers, les civils et les trafiquants de drogue, la Colombie continue d’être le plus grand exportateur de cocaïne et les Etats-Unis le principal consommateur. Voilà pourquoi aucun analyste ne pense pour l’heure que cela va changer après la mise à l’écart d’Otoniel. Le clan del Golfo garde le contrôle de la frontière colombo-panaméenne, une route clé pour la contrebande de cocaïne vers les Etats-Unis d’Amérique. D’autres groupes armés poursuivent leur expansion dans les régions reculées, où l’on cultive la feuille de coca, principal ingrédient de cette drogue.

Ivan Duque, qui quittera le pouvoir en 2022, n’a pas réussi à faire autoriser la reprise des pulvérisations de glyphosate sur les plantations illicites de coca, une nécessité, selon lui, pour les éradiquer. Cette suspension avait été décidée par la justice en 2015 en raison de risques pour la santé et l’environnement. Alors que son plus haut dirigeant s’enfuyait dans la jungle, le clan del Golfo, composé des restes des paramilitaires d’extrême droite ayant semé la terreur dans les années 1990 dans le cadre de leur lutte anti-guérilla, a maintenu ses positions. Selon le centre d’études indépendant Indepaz

… il dispose d’une force d’environ 1600 combattants et est présent dans près de 300 des 1100 communes de Colombie

Le gang contrôle les routes d’exportation de drogue vers l’Amérique centrale et profite également du trafic massif de migrants à travers la frontière avec le Panama vers les Etats-Unis. «C’est une organisation très décentralisée», avec cinq commandants et un réseau régional d’opérations, a déclaré l’analyste Avila, soulignant que cette arrestation «ne changeait pas grand-chose aux affaires». D’autres voix, comme Elizabeth Dickinson, chercheuse à l’ONG Crisis Group, mettent en garde contre des possibles violences dans la «lutte pour le contrôle» du clan après la chute de son chef:

L’année dernière, la Colombie a enregistré des records de culture (245 000 ha) et de production (1010 tonnes) de cocaïne, selon la Maison-Blanche. Sans compter qu’outre le clan del Golfo, les forces de sécurité du pays sont confrontées à la dernière guérilla active en Colombie, l’Armée de libération nationale, et aux dissidents de l’ancienne guérilla des FARC, qui a déposé les armes après le processus de paix de 2016. Selon Indepaz, les deux groupes totalisent près de 8000 combattants et se disputent les revenus du trafic de drogue et de l’exploitation minière illégale.

Pour El Espectador, journal connu pour ses engagements contre les cartels de drogue, le Clan del Golfo «a fait du centre de la Colombie et de la région Pacifique un enfer. Menaces, extorsions, homicides et trafic de drogue lui permettaient de contrôler ces territoires. Et pour ce faire, le Clan avait essentiellement recruté parmi les groupes paramilitaires ayant combattu les guérillas de gauche jusque dans les années 2010. Le gouvernement l’accuse même d’être derrière la pire vague de violence depuis la signature de l’accord de paix de 2016 avec les FARC.»

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