Depuis plusieurs mois, la prison de Champ-Dollon vit une crise de gouvernance comme seule Genève sait en fabriquer. Un nouveau patron, envoyé tout seul au casse-pipe d’une réorganisation carcérale ambitieuse, est contraint de démissionner sous la pression d’une mutinerie de hauts cadres. Les insubordonnés poursuivent leur bras de fer avec le conseiller d’Etat Mauro Poggia et obtiennent, tout récemment, que le directeur général de l’Office cantonal de la détention – leur bête noire – soit carrément banni du comité de pilotage chargé de plancher sur l’avenir de la réforme.

Dépassé par un contexte empreint de vieilles rancunes, effrayé à l’idée de crisper encore davantage ceux qui règnent sur les couloirs d’une prison surpeuplée et donc explosive, le politique a multiplié les concessions et conforté ainsi les putschistes dans un sentiment de toute-puissance. De quoi se demander si le moindre changement est encore possible dans cet univers sclérosé par des décennies de routine.

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Posture de village gaulois

Comme toujours, les torts sont partagés lors d’une crise au sommet. Un audit, demeuré confidentiel, décrit très bien cette réalité. D’un côté, il y a une réforme visant une sécurité plus à l’écoute des besoins du détenu, dont les visées sont jugées appropriées, mais qui est menée dans la précipitation, sans concertation et sans tenir compte des signaux d’alerte. De l’autre, il y a une caste de gradés attachée à préserver son influence et son mode de fonctionnement, qui se sent vite dévalorisée, qui ne présente guère de prédisposition au changement et qui ne craint pas d’adopter un comportement qualifié de destructeur et déloyal en cas de conflit. Ambiance garantie.

Les interminables querelles de personnes qui ont jalonné l’histoire de Champ-Dollon seraient reléguées au rang d’anecdotes si les enjeux n’étaient pas si importants. Dans cette prison de 398 places – qui a compté jusqu’à plus de 900 pensionnaires aux heures les plus noires, et qui héberge actuellement quelque 550 personnes grâce au frein covid – se côtoient détenus en préventive et en exécution de peine dans des conditions dont le Tribunal fédéral a déjà dit tout le mal qu’il faut penser. La réforme, pratiquement déjà tuée dans l’œuf, aurait pu constituer une ébauche de solution en créant un secteur spécifique, en faisant fonctionner les ateliers et en permettant les repas en commun.

Au lieu d’offrir cette sécurité plus dynamique et d’endosser un rôle de laboratoire des bonnes pratiques pour le reste de la Suisse, la prison vient encore de renforcer son image de village gaulois résistant à tout. Bien du plaisir au directeur fraîchement arrivé, qui hérite de cette patate chaude et rance.