La Banque nationale suisse (BNS) est-elle le plus gros pollueur de Suisse? s’interroge Jean-Pierre Danthine dans une tribune parue dans Le Temps. Cet ancien vice-président de la BNS met en question la démarche des Artisans de la transition, qui, depuis 2016, attirent l’attention sur l’impact climatique des placements financiers de la BNS. Dans deux rapports successifs, nous avons en effet montré que via ses actions dans l’industrie des énergies fossiles aux Etats-Unis, la BNS est responsable d’autant d’émissions de CO2 que la Suisse tout entière.

Lire à ce sujet: La Banque nationale est-elle le plus gros pollueur de Suisse?

Monsieur Danthine pointe du doigt les «approximations» de ce calcul. Il s’agit pourtant d’une méthode parfaitement standard. La première institution à l’avoir utilisée est la Confédération elle-même qui, dès 2015, publiait un rapport montrant que les caisses de pension suisses produisaient, par leurs placements, 6,4 tonnes de CO2 par assuré, soit autant que les émissions directes que chaque Suisse émet en moyenne par an (si l’on ne tient pas compte de l’énergie grise incluse dans les importations). Notre étude applique la même méthode à la BNS.

Mais bien sûr, on ne peut comptabiliser les émissions de CO2 qu’une fois. Il faudrait donc choisir: attribue-t-on ces émissions aux particuliers, aux entreprises ou aux investisseurs? Qui en est responsable? Est-ce les milliards de personnes qui roulent en voiture, prennent l’avion, consomment de l’électricité produite à partir du charbon, etc.? Est-ce les 200 plus grandes entreprises impliquées dans l’énergie fossile – le CU200 – qui s’acharnent à creuser toujours plus loin, toujours plus profond et de manière toujours plus risquée pour extraire un carbone qui doit pourtant rester dans le sous-sol si l’on veut garder une chance de respecter l’Accord de Paris, qui demande de contenir la hausse de la température à 2°C? Ou est-ce plutôt les actionnaires de ces entreprises et ceux qui les financent?

Méprise des milieux financiers

Pour Jean-Pierre Danthine, il n’y a aucun doute: la responsabilité première des émissions de CO2 incombe aux particuliers, car ce sont eux qui génèrent la demande. Les entreprises ne feraient que sagement répondre à leurs besoins. Cette vision tranchée de la charge de la responsabilité a longtemps dominé au sein de la communauté internationale, notamment au sein de la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques. Heureusement, en partie grâce à la campagne mondiale de désinvestissement de l’industrie des énergies fossiles, cette façon très déséquilibrée de voir les choses vacille de plus en plus.

Il est nécessaire de poser le plus rapidement possible un couvercle sur les puits de pétrole et de gaz naturel, ainsi que sur les mines de charbon

Est-il en effet raisonnable d’encourager quelques entreprises à extraire et à mettre sur le marché des quantités massives d’un produit, puis d’en appeler à la responsabilité individuelle de milliards de consommateurs pour qu’ils achètent moins, voire qu’ils parviennent à se passer totalement de ce produit? Et puisque le but, sur lequel tout le monde s’accorde, est de réduire progressivement l’exploitation des énergies fossiles, n’y a-t-il pas urgence à réorienter les flux financiers avec cet objectif prioritaire à l’esprit?

Ce que nous demandons, c’est de prêter attention aux deux bouts de la chaîne et d’agir à ces deux niveaux: aussi bien à l’amont, le CU200 et ceux qui le financent, qu’à l’aval, les milliards d’utilisateurs d’énergie finaux. Les milieux financiers se méprennent lorsqu’ils pensent que la campagne mondiale de désinvestissement compte sur les seuls mécanismes du marché et la seule responsabilité individuelle pour faire en sorte que la demande en énergies fossiles baisse assez pour éviter une surchauffe létale.

Poser un couvercle

Il ne s’agit pas de faire plier les entreprises en mettant la pression sur les cours boursiers. Une telle stratégie est vouée à l’échec. Elle est inopérante dans un contexte où la demande de pétrole, de gaz naturel et de charbon reste forte. La campagne de désinvestissement alerte sur la nécessité de réguler politiquement la production d’énergies fossiles.

Son objectif est de faire comprendre au public, aux économistes et aux décideurs qu’il est nécessaire de poser un couvercle sur les puits de pétrole et de gaz naturel, ainsi que sur les mines de charbon. Et que l’un des moyens de construire ce couvercle est de couper les vivres aux entreprises qui persistent à creuser la tombe de l’humanité au lieu de les subventionner comme cela est encore le cas aujourd’hui.

La bonne nouvelle est que cette vision commence enfin à être comprise en haut lieu en Suisse. La Commission de l’environnement du Conseil des Etats, qui travaille sur la révision de la loi sur le CO2, a adopté par 9 voix contre 3 et 1 abstention une disposition selon laquelle les flux financiers devraient être compatibles avec un développement à faible émission de CO2. Et la BNS elle-même vient de demander d’adhérer au réseau des banques centrales pour le verdissement des systèmes financiers. C’est un début encourageant.