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Oui, les Suisses font leurs courses à l’étranger, et alors?

Les déplacements pour des achats à l’étranger ne sont ni plus ni moins critiquables que les déplacements à l’intérieur de la Suisse, estime Pierre-Alain Rumley, urbaniste et professeur à l’Université de Neuchâtel

Une récente étude publiée par le commerce de détail en Suisse a démontré que 44% des ménages suisses font des achats à l’étranger au moins une fois par mois (la proportion est même d’un ménage sur deux dans les cantons romands), soit à l’occasion de voyages et d’excursions, soit lors de déplacements spécifiquement destinés aux achats, ce qui a représenté un total de 8,9 milliards de francs en 2012, soit quelque 9% du chiffre d’affaires du commerce de détail en Suisse. Cette étude a été abondamment commentée dans la presse, faisant suite à différentes prises de position politique. Même le Conseil fédéral, par la voix de son ministre de l’Economie, Johann Schneider-Ammann, s’est exprimé à ce sujet.

La tonalité des commentaires est plutôt critique: les ménages suisses, en agissant de la sorte, porteraient atteinte au commerce local, et nuiraient à la croissance du pays et à l’emploi. Nous aurions donc affaire à de mauvais patriotes. Les ménages concernés doivent-ils avoir mauvaise conscience?

Les choses ne sont, évidemment, pas aussi simples. Tout d’abord, l’étude ne fait pas état (ce n’était pas son objet) des achats, sans doute nombreux et parfois de haute valeur (montres, etc.) faits par des étrangers en Suisse, pays touristique par excellence. Ceci compense vraisemblablement cela, en partie en tout cas. Ensuite, il n’y a sans doute rien à redire au fait que les ménages suisses agissent en consommateurs responsables, cherchant à obtenir les meilleurs produits au meilleur prix. Cela peut être une manière d’échapper à l’emprise sur le marché de nos deux grands distributeurs, Coop et Migros. Enfin, notamment à proximité de la frontière, il y a de plus en plus de ménages binationaux, et les achats peuvent être combinés avec une visite à la famille de l’autre côté de la frontière.

On critiquera évidemment les déplacements, peu écologiques et finalement coûteux. Les consommateurs seraient, à ce sujet, bien avisés de prendre en considération les coûts réels (40 à 60 centimes le km en voiture, selon les modes de calcul) de la mobilité liée aux achats. C’est oublier que l’évolution du commerce, ces dernières décennies, a de toute façon produit de plus en plus de déplacements pour les achats. Chaque Suisse parcourt quotidiennement 36,7 km (20 500 par an), dont 4,7 pour les achats, ce qui est énorme. Les petits commerces ont disparu là où ils existaient, dans les quartiers des villes et dans les villages traditionnels, et ils ne se sont pas développés dans les régions ­périurbaines. Les grands bénéficiaires ont été les centres commerciaux placés souvent en périphérie des villes; à ce sujet comme à d’autres, l’aménagement du territoire a été plus réactif que proactif. Il est juste de dire que la situation en Suisse est meilleure que chez nos voisins, notamment français. Certaines villes (Berne, par exemple) ont su créer des petits centres de quartier, accessibles à pied, permettant de répondre aux besoins quotidiens, voire hebdomadaires, des ménages.

La politique des collectivités publiques, à l’avenir, devrait être de favoriser le commerce de proximité et la production locale. On ne devrait plus faciliter le développement de grands centres tels qu’il s’en est encore fait de nombreux récemment, dans presque tous les cantons (souvent en liaison avec des stades de football). Les instruments d’aménagement du territoire permettent une politique différenciée. La création de nouveaux petits commerces, notamment dans les régions périurbaines, est-elle envisageable? On pourrait y réfléchir, comme l’on pourrait s’inspirer des expériences de la petite ville de Berthoud en matière d’acheminement à domicile (et à vélo) des achats des ménages, ce qui est particulièrement utile pour les personnes âgées. Comme dans beaucoup de domaines, il faudrait s’inspirer de ce qui existait dans les années 1960, quel qu’ait été le développement depuis lors.

Les déplacements pour des achats à l’étranger ne sont ni plus, ni moins critiquables que les déplacements à l’intérieur de la Suisse. La logique voudrait que l’on s’approvisionne localement pour le quotidien, et dans son espace de vie pour le reste. Or, nos espaces de vie (agglomérations et métropoles) sont transfrontaliers, ce qui explique que les Romands (dans les cantons proches de la frontière française) soient encore plus nombreux que la moyenne suisse à faire des achats à l’étranger. Genève, c’est l’agglomération franco-valdo-genevoise, et La Chaux-de-Fonds-Le Locle l’aire urbaine du Doubs. Nous devons de plus en plus penser en termes d’aires urbaines transfrontalières, ce que d’ailleurs les politiciens reconnaissent. Il est dans l’ordre des choses que nous exercions certaines activités (achats, culture, sport, etc.) de l’autre côté de la frontière. On ne peut pas simultanément promouvoir la coopération transfrontalière et la critiquer lorsqu’elle se met en œuvre.

Urbaniste, professeur à l’Université de Neuchâtel

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