Quatre facteurs essentiels sont à considérer: la possibilité technologique, le coût, la motivation, la décision.

La possibilité technologique dépend d’abord de la capacité de déposer des masses lourdes sur Mars. Pour une mission robotique de type Curiosity, il faut compter une tonne (t); pour une mission habitée de trois personnes, quatre fois 15 t. Par chance, le lanceur nécessaire est réalisable. Il s’agit de celui de la Nasa qui pourra mettre 130 t. en orbite basse terrestre. Il doit suivre celui de 70 t. qui volera en 2018. Il ne fera que permettre de retrouver la capacité d’emport de Saturn V avec lequel les Américains sont allés sur la Lune. Mais il faut voir qu’aujourd’hui, à masse égale, il pourra embarquer beaucoup plus d’équipements, compte tenu de progrès divers, notamment dans les microtechniques. Parallèlement, la société privée SpaceX d’Elon Musk qui, sous contrat Nasa, approvisionne la Station spatiale internationale avec son lanceur Falcon 9, finalise la mise au point d’un Falcon Heavy pouvant placer 53 t. en orbite basse. Elle envisage un autre pouvant y placer 150 t., puis un autre encore plus «lourd» pouvant transporter 100 t. sur Mars et dont les grandes lignes doivent être présentées fin 2015.

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Autre facteur déterminant, la capacité d’assurer la survie d’un équipage dans des conditions acceptables. Il faut considérer 30 mois de mission (2 x 6 mois de voyage et 18 de séjour, pour optimiser la consommation d’énergie). Là aussi, rien d’impossible dans un «avenir proche». Les lanceurs pourront prendre à leur bord toutes sortes d’équipements dont un véhicule de retour, un petit générateur électronucléaire, les aliments lyophilisés, l’eau du voyage aller (stockée en périphérie de l’habitat pour se protéger des radiations solaires), les appareils de recyclage de l’atmosphère et des liquides (en progrès constants). Tout cela sera contenu, avec l’équipage, dans les 60 t importées.

La possibilité d’aller sur Mars dépend enfin de l’utilisation des ressources locales. Cela permettra de limiter très sensiblement les masses. On sait fabriquer oxygène et méthane à partir du CO2 de l’atmosphère martienne, moyennant un apport d’hydrogène que l’on peut extraire de l’eau martienne. On sait aussi utiliser les matériaux du sol pour réaliser en impression 3D tout ce qui est massif (à l’exception bien entendu des équipements complexes). Avant l’arrivée des astronautes on pourra donc produire les ergols nécessaires au vol de retour, l’oxygène et l’eau dont ils auront besoin sur Mars et en repartir; on pourra aussi construire la coque des habitats où ils pourront vivre et les meubles, outils, objets dont ils auront besoin.

Le coût d’un tel projet n’est certes pas négligeable mais il ne faut pas l’exagérer. Il faut compter quelque 120 milliards à dépenser sur une douzaine d’années (12 milliards par an à comparer au budget actuel de la NASA de 17,5 milliards par an). Quant à la motivation, elle est très forte dans le grand public. On le voit par l’intérêt soulevé par le succès du film Seul sur Mars avant même sa sortie en salles.

Pour toutes ces raisons, les missions habitées pourraient être entreprises «maintenant». Le problème c’est la décision. Du côté de l’Europe, l’horizon est bouché. Ni l’ESA ni l’UE ne sont intéressées à des missions habitées au-delà de la Station spatiale. Chinois et Indiens sont encore hors-jeu. L’administration américaine est beaucoup plus sensible à son opinion publique et de nombreux membres du Congrès soutiennent le projet. Il figure donc dans l’agenda de la Nasa mais il est en concurrence avec d’autres projets, sociaux notamment, et freiné par la crainte d’échecs coûteux en vie humaine. Une alternative serait l’initiative privée. De grands entrepreneurs américains comme Elon Musk ou Jeff Bezos, sont passionnés par l’aventure. On peut espérer que, sans attendre la Nasa, ils se mettent ensemble pour constituer une base capitalistique suffisante pour entraîner d’autres investisseurs et peut-être l’Etat lui-même.

Alors ces missions c’est pour quand? Dans 12 ans si, comme J.-F. Kennedy en son temps, le prochain président des Etats-Unis le décide en début de mandat ou si des entrepreneurs privés en prennent l’initiative.