Tokyo Selfie

Pacifisme, démocratie et théories de bar

Notre correspondant à Tokyo ausculte l’actualité dans le miroir du Japon et de ses réseaux

Depuis que j’ai déménagé à Tokyo, il y a deux ans, je me rends certains soirs dans une izakaya de mon quartier où l’on sert à manger et à boire. Je m’y essaie, le saké aidant, à discuter en japonais.

Cette semaine, un sujet domine: l’introduction par l’administration du premier ministre, Shinzo Abe, de lois permettant de réinterpréter un article de la Constitution qui garantissait jusqu’ici le pacifisme de l’Archipel. Possibilité est désormais donnée aux troupes japonaises de combattre à l’étranger si le Japon ou un de ses proches alliés (les Etats-Unis) est attaqué et que la sécurité du pays est en jeu (cf. les revendications territoriales de la Chine).

«Est-ce qu’ils n’auraient pas dû nous demander notre avis?» «Ouais, mais avec les Chinois, là, on n’a pas le choix.» «Moi j’ai pas envie que les gosses soient envoyés régler les problèmes des Américains.» «Vous, les Suisses, vous avez bien raison de ne pas avoir d’armée et de rester neutres…»

Après tout, n’est-ce pas «normal», comme je l’ai lu parfois ces derniers jours, que le Japon se joigne plus activement à l’équilibre des puissances? L’Archipel est déjà doté de solides forces d’autodéfense dont le budget, en augmentation de 2,2%, devrait atteindre un niveau record cette année.

Si le changement de paradigme ne devrait pas avoir de conséquences majeures au niveau géostratégique, il n’en va pas de même pour ce qui est de l’opinion publique. Le gouvernement conservateur de Shinzo Abe a été réélu en décembre avec l’un des taux de participation les plus bas jamais enregistrés, signe d’un désintérêt prononcé de la population. La faute, aussi, à une gauche peu convaincante qui permet au Parti libéral-démocrate de conserver le pouvoir sur le long cours.

Sauf que. En amont de l’adieu au pacifisme, des dizaines de milliers de personnes sont descendues dans la rue – les plus importantes manifestations du genre ces 50 dernières années –, galvanisées par des figures comme le Prix Nobel Kenzaburo Oe ou le musicien Ryuichi Sakamoto. Selon un sondage du Yomiuri Shimbun publié lundi, 58% des interrogés désapprouvent la réinterprétation de la Constitution, contre 31% d’accord. La cote de popularité du cabinet Abe, elle, n’a jamais été aussi basse, avec 51% de mécontents pour 41% de supporters. Des chiffres confirmés par un autre sondage Nikkei. En 2013, ces chiffres s’élevaient respectivement à 17 et 74%.

Je me suis dit, en rentrant chez moi, que je n’entendais pas si souvent les salarymen du bar débattre de politique. Je crois bien, à vrai dire, que c’était la première fois.

Les Opinions publiées par Le Temps sont issues de personnalités qui s’expriment en leur nom propre. Elles ne représentent nullement la position du Temps.