Revue de presse

Le Pacte mondial sur les migrations creuse le fossé entre «peuples» et «élites»

Le pacte de l’ONU a été entériné à Marrakech au début de cette semaine. Mais il déchaîne les passions et a même provoqué une crise gouvernementale en Belgique. Beaucoup d’autres pays se montrent aussi très sceptiques, dont la Suisse

On le sait: la réunion de Marrakech à propos du Pacte mondial sur les migrations (PMM) s’est achevée ce lundi sur le sentiment de ses partisans d’avoir amélioré le multilatéralisme. C’était oublier un peu vite qu’il y a tout de même beaucoup de pays réticents sur la question. L’ONU minimise les dégâts, mais plus d’une dizaine d’Etats, dont la Suisse, ont rejeté ce pacte ou reporté leur décision. Ce mercredi encore, une manifestation, qui était prévue le 16 décembre à Bruxelles contre le pacte des Nations unies à l’appel d’un collectif d’organisations d’extrême droite, a été interdite par les autorités de la ville et de la région:

Mais que contient le PMM? Le site Eurotopics.net définit les (très) grandes lignes de «la politique internationale en matière d’immigration, sans toutefois avoir une valeur juridiquement contraignante». Sauf que même adopté, il continue à faire couler beaucoup d’encre. La Tageszeitung précise pourtant qu’il condamne simplement l’exploitation, notamment, qu’il recommande de donner aux migrants un «accès à la justice […] la possibilité d’envoyer de l’argent à leur famille en toute sécurité et de reconnaître les qualifications de leur pays d’origine». A la droite de la droite, on appelle cela «invasion de hordes sauvages».

Si la Déclaration universelle des droits de l’homme dont on vient de fêter les 70 ans n’est elle aussi «qu’une résolution de l’ONU sans valeur contraignante […] elle a tout simplement su convaincre sur le fond par ses contenus. On peut souhaiter qu’il en aille de même pour le pacte sur les migrations», se rassure donc le quotidien berlinois. En attendant, dimanche 9 décembre, avant même la réunion au Maroc et à l’issue d’une journée forte en rebondissements, le parti nationaliste flamand N-VA a claqué la porte du gouvernement fédéral belge à cause d’un désaccord touchant précisément au PMM.

«Un départ qui laisse le premier ministre, Charles Michel, à la tête d’un gouvernement de centre droit désormais minoritaire, à cinq mois des prochaines élections législatives, prévues fin mai», explique Courrier international: «On a vécu un vaudeville», s’indigne d’ailleurs un constitutionnaliste interrogé par La Libre Belgique, qui s’émeut d’un «mépris inacceptable à l’égard du palais. La Belgique est une monarchie constitutionnelle. Il y a un minimum à respecter en temps de crise. Le premier interlocuteur est le roi. Ici, cela n’a pas du tout été le cas», dénonce-t-il.

Querelles idéologiques

Autre point nodal de la contestation: le Brésil, qui a signé le texte. Jair Bolsonaro, le président élu, retirera son pays une fois qu’il aura pris ses fonctions le 1er janvier, a annoncé son futur chef de la diplomatie. Il suit les traces du Chili et de la République dominicaine, qui ont récemment effectué la même marche arrière, dénonçant des «perversions idéologiques». Tandis que sur l’autre bord, on parle de «torrent d’intox»:

Or, rappelle la Tribune de Genève (TdG), «le 13 juillet 2018, 192 Etats membres des Nations unies, soit tous sauf les Etats-Unis de Donald Trump, entérinaient l’idée d’un «pacte mondial pour une migration sûre, ordonnée et régulée». […] Le pas était alors qualifié par ses facilitateurs, dont l’ambassadeur suisse à l’ONU Jürg Lauber, d’«historique». L’Union européenne se félicitait, elle aussi, assurant qu’elle avait parlé d’une seule voix.» Mais à l’heure d’adopter formellement le PMM à Marrakech, «l’affaire a pris une tout autre tournure, car en Europe, le texte sert de parfait carburant aux formations d’extrême droite, qui attendent avec impatience les élections européennes de mai prochain».

«Sans surprise, poursuit la TdG, un bloc de pays de l’Est a rapidement fait savoir qu’il ne signerait jamais un tel document. En tête du peloton du rejet, la Hongrie de Viktor Orban, bientôt suivie par la Bulgarie, la Pologne, la République tchèque, la Slovaquie, l’Estonie. Idem pour l’Autriche et l’Italie, deux pays dirigés par des formations anti-immigration.» Et «en Allemagne, le texte a été au centre des enjeux autour de l’élection» de la successeure d’Angela Merkel à la tête de la CDU.

L’exemple hongrois

En Hongrie, par exemple, Magyar Hírlap, quotidien proche du gouvernement, applaudit ce rejet, catégorique: «Il est bien plus honorable d’annoncer un refus clair et net que d’accepter un texte pour ensuite indiquer que l’on évaluera au cas par cas si l’on s’y tiendra. C’est la logique suivie par la Russie, et que nombre d’Etats ont probablement jugée préférable. Nous sommes donc les témoins de la naissance d’un accord imposé par la force et qui, de surcroît, ne servira à long terme les intérêts ni des habitants des pays d’arrivée, ni ceux de la population des pays de départ. Il ne fait que cimenter la position de force des élites et remettre à demain une véritable confrontation avec les problèmes d’aujourd’hui.»

Et en Suisse?

Sans compter la Suisse, bien sûr, où le Conseil fédéral a fait aveu de faiblesse en faisant marche arrière après avoir initialement approuvé le PMM. La Confédération n’était pas présente à Marrakech: la proposition de renoncer au sommet a été soumise au gouvernement par le patron du DFAE, Ignazio Cassis. Pour le Conseil fédéral, après trois votes négatifs et un vote positif au sein de quatre commissions parlementaires au sujet du pacte, il était nécessaire de laisser le parlement débattre en profondeur de la question. Tout comme au Canada, où le débat a été intense, et dont Le Devoir de Montréal donne quelques échos.

Las, selon la Neue Zürcher Zeitung, le PMM «a une valeur avant tout symbolique»: Angela Merkel a rappelé à Marrakech que «la fondation des Nations unies et l’engagement à trouver ensemble des solutions avaient été, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, la réponse au nationalisme effréné. Et de poursuivre que les débats soulevés par ce pacte avaient pour seul et unique enjeu la volonté de jeter les bases de la coopération internationale. […] L’effet qu’il pourra avoir est une question subalterne. Ce genre de politique symbolique sur le plan multinational ne résout aucun problème. Beaucoup de gens s’en rendent compte – et pas seulement les nationalistes et les populistes.»

Le Figaro, lui, «alerte sur les dérives» que le PMM pourrait alimenter à moyen terme: «encouragement de l’immigration, bafouement de la souveraineté étatique, confusion du discours». Et en France? Ce simple tweet de Marine Le Pen suffit à faire comprendre à quel point le débat divise et creuse une fois de plus le fossé entre «le peuple» et «les élites»:

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