Je ne sais pas si vous êtes jeune ou vieux, ni l’un ni l’autre ou un peu des deux. Dans tous les cas, vous aurez remarqué qu’il y a de l’eau dans le gaz entre les générations. Sur les questions de société, du féminisme à l’écologie en passant par l’identité et tout le tremblement. Sur le rapport au travail aussi, sur l’amour et le couple, sur l’ambition, sur l’éducation, sur les valeurs, comme toujours.

La crispation est aussi vieille que le monde, mais cette fois c’est différent, grommellent les anciens devant la machine à café. Entre les boomers dûment estampillés et ceux qui suivent, le gouffre se creuse. Sale boomer, sale jeune, on ne s’aime plus.

Burn-out avant 30 ans

J’ai vu ce désamour à l’œuvre hier sur mon portable d’arbitre, moi qui traîne juste entre les deux camps, en queue de peloton de la génération X. Sous mon pouce qui scrollait tranquillement, une dépêche ATS. Les jeunes journalistes suisses dénoncent la pression dans les médias. Burn-out avant 30 ans, stress permanent, épuisement et l’envie qui s’en va. A 31 ans, l’un d’eux témoigne: «Mon dimanche n’est pas seulement du temps libre, il consiste aussi à lire des journaux.» Vertige.

Ni une ni deux, tir de barrage des vétérans sur les forums de la profession. Non mais qu’est-ce qu’ils s’imaginent, ces petits flemmards? Qu’on est journaliste comme on va jouer au frisbee? Qu’on n’a pas mangé notre pain noir avant eux? On est journaliste ou on ne l’est pas, et si on l’est, c’est à chaque seconde, même si ça fait mal. La douleur, c’est «le prix de la passion et de la liberté» [sic], et arrêtez de pleurnicher.

Rien contre le frisbee

Je dois vous avouer que moi aussi, j’ai failli lui tomber sur le râble, à la génération fatiguée. Et puis je me suis ravisé, pour penser deux minutes contre moi-même. Enfin contre le demi-moi-même qui penche du côté des anciens, l’autre n’ayant rien contre le frisbee.

Et j’ai vu les choses autrement. Non pas sur le fond, sur l’idée de l’effort et du (petit) sacerdoce, du mérite et du travail. Là-dessus, je suis vieux, et c’est définitif. Mais sur le reproche formulé à la génération qui aurait tout balayé sur un coup de tête, et qui mériterait une bonne leçon de morale laborieuse.

Un scotch à Vientiane

Soyons honnêtes. Le pain noir des anciens avait plus de saveur quand ils savaient pourquoi ils le mangeaient. Quand leur métier se portait comme un étendard, lui qui savait où il allait et s’en donnait les moyens. Le pain noir devenait même un peu doux, j’imagine, un scotch à la main dans un Chesterfield du Press Club de Vientiane, après l’orage. Etait-il même encore noir, le pain de la Swissair, en classe affaires, au temps des notes des frais et des grands reporters? Parfois, mais pas tout le temps.

Ce ne sont pas les petits flemmards qui ont renoncé à tout ça. Ils ne demandaient que ça. Ce sont bien les vétérans excédés du jour qui, pris dans les phares de la disruption, ont jeté leur jouet aux orties pour sauver les meubles comme on gère le déclin. Et qui ont fermé la porte derrière eux. Fini les Chesterfield et le Press club. Place au lumpenjournalisme couteau suisse et débridé, à 150 francs la pige dans les bonnes maisons, à prendre ou à laisser.

Vous auriez vraiment pris, vous?


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Le miracle ignoré

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