On pourrait commencer l’histoire le 13 septembre 1993, quand Yasser Arafat, président de l’OLP, et Yitzhak Rabin, premier ministre travailliste israélien, échangent une poignée de main sur la pelouse de la Maison-Blanche. Le «processus de paix» commencé secrètement à Oslo vient d’aboutir à une déclaration de principe: Israël reconnaît l’OLP et cède un territoire aux Palestiniens. L’OLP abandonne la lutte armée contre Israël.

Avec cet engagement, l’Etat hébreu sort de son isolement. Il établit des relations diplomatiques avec un nombre record de pays, y compris arabes. Il normalise ses rapports avec la Chine et l’Inde. Son statut international s’en trouve considérablement rehaussé, comme son poids au Proche-Orient et aux Etats-Unis.

Trois forces en sont contrariées: la droite dure israélienne du Likoud et son lobby américain du Aipac, pour qui le territoire n’est pas négociable; les islamistes palestiniens du Hamas, un groupe apparu sur la scène fin 1987, qui s’oppose à toute négociation avec Israël; et l’Iran, hostile à la prééminence régionale qu’une paix israélo-palestinienne conférera forcément à l’Etat juif. A elles trois, ces forces vont réussir à détruire l’option pacifique choisie après bien des hésitations par les travaillistes israéliens. Dix-sept ans plus tard, la mécanique de destruction des Accords d’Oslo s’est emballée et tout se passe comme si elle ne fabriquait plus que des perdants: Israël, le Hamas et l’Iran tout à la fois, sans parler de la réputation américaine.

Dès le lendemain des cérémonies de Washington, l’ayatollah Hachemi Rafsanjani, président de la République islamique, accuse Yasser Arafat de «trahir» la cause palestinienne. Les appels à la destruction d’Israël, qui s’étaient faits plus rares en Iran, recommencent. En mars 1994, une majorité de 270 députés signent une pétition pour «l’annihilation d’Israël de la carte mondiale». A en croire Trita Parsi, qui retrace ces événements dans un bel essai de géopolitique régionale*, ce n’est pas la paix israélo-palestinienne en soi que redoute l’Iran, mais ses effets sur l’équilibre des forces au Proche-Orient: un Israël en paix avec les Palestiniens et, de là, avec l’ensemble des pays arabes, devient une puissance régionale, aux dépens de l’Iran, poussé à l’écart. A moins de se voir donner un rôle éminent dans ce processus de paix, ce que ne souhaitent ni les Etats-Unis ni Israël, l’Iran choisira le camp du refus.

Téhéran renforce ses liens distendus avec le Hezbollah chiite libanais et cherche des alliés parmi les fondamentalistes arabes, même sunnites, même pro-irakiens. Il s’agit de décrédibiliser aux yeux de la «rue arabe» ceux des gouvernements qui ont signé la paix avec Israël. La propagande iranienne a un tel écho que lorsqu’une bombe tue 86 personnes à Buenos Aires, le 18 juillet 1994, au siège de l’Association Argentine-Israël, l’opinion israélienne est prête à croire que l’Iran a tourné terroriste. C’est en tout cas la version que donne le gouvernement israélien.

Bien que, selon Parsi, Rabin ait des doutes, la culpabilité iranienne l’arrange bien: elle disculpe les Palestiniens avec lesquels il est en train de faire la paix. Un agent extérieur, l’Iran, se place en travers du chemin, feu sur l’Iran.

Rabin entraîne dans cette stratégie un Aipac trop heureux de retrouver un rôle depuis qu’il lui est interdit de toucher au processus de paix. Clinton est lui aussi embarqué, allant jusqu’à sacrifier à cette politique un gros contrat pétrolier avec l’Iran. Téhéran est médusé mais au clair: sa propagande et ses actions anti-israéliennes redoublent.

L’assassinat de Rabin, le 4 novembre 1995, est accueilli avec joie en Iran. Il signifie que le processus d’Oslo est en péril. Trois attentats, en 1996, sur des villes israéliennes (59 morts), achèvent en effet de détruire la légitimité des accords israélo-palestiniens. Shimon Peres et Ehoud Barak y voient la main de l’Iran. Quoi qu’il en soit, ils perdent les élections et Benyamin Netanyahou, vainqueur sur une plate-forme anti-Oslo, revient à une politique traditionnelle: l’ennemi n’est pas l’Iran mais les Palestiniens et les Arabes. Un réchauffement a lieu entre Israël et l’Iran, que les Etats-Unis exploitent pour renouer une relation forte avec Téhéran. Et à nouveau, Israël et son Aipac s’emploient à la faire capoter, craignant pour la place de l’Etat hébreu dans le rapport de force régional.

George W. Bush songe-t-il au début de son mandat à une forme d’alliance avec l’Iran? Israël et les néo-conservateurs sauront au contraire lui faire prononcer le discours sur l’«Axe du mal»: Iran, Irak et Corée du Nord dans la même condamnation. L’Iran aide-t-il les Etats-Unis à combattre les talibans en Afghanistan après le 11 septembre 2001? La guerre finie, Ariel Sharon s’empresse de le criminaliser par des moyens douteux mais efficaces.

Obama souhaite-t-il sortir du cercle vicieux de la rhétorique guerrière? Il est soupçonné d’intelligence avec l’ennemi. Avec des élections législatives en novembre où le vote juif va compter, ce n’est pas anodin.

Depuis l’arraisonnement de la «flottille de la paix», lundi, la Turquie est dans le jeu. Est-elle punie pour avoir voulu aider l’Iran à sortir de son isolement diplomatique en lui offrant avec le Brésil un compromis possible sur son dossier nucléaire?

Depuis Oslo, nombre d’acteurs, y compris la Suisse, se sont entremis pour favoriser des solutions pacifiques, tant sur le dossier isarélo-palestinien que sur le dossier nucléaire iranien. La paix est possible. Mais dans une région dominée par l’interprétation virile archaïque de la géopolitique, les dividendes de la paix apparaissent toujours plus faibles que les dividendes de la tension.

* Trita Parsi, «Treacherous Alliance, The secret dealings of Israël, Iran and the US», Yale University Press, 2007.