Palmyre, le site archéologique le plus emblématique de Syrie, est tombée aux mains des djihadistes de l’Etat islamique (EI). Après de violents combats dans la nuit, l’armée qui avait ces deux derniers jours repris du terrain aux islamistes a fini par évacuer la majeure partie de la ville et le site antique. Ce qui signifie qu’un des joyaux du patrimoine mondial est à la merci de la fureur destructrice d’islamistes qui ont promis la perte de ces trésors. Gustave Flaubert s’interrogeait dans son Dictionnaire des idées reçues sur Palmyre, (Tadmor en arabe) : «Une reine d’Egypte? Des ruines? » Pourvu que la réponse ne soit pas «de la poussière» !

La cité dont les ruines remontent, pour l’essentiel d’entre elles, à une période comprise entre le premier et le troisième siècle de notre ère, était plus qu’une halte caravanière au milieu du désert. C’était un carrefour essentiel entre l’Empire romain et tout ce qui se trouvait au-delà, à l’est. Il s’y parlait plusieurs langues, notamment le grec et l’araméen, les deux idiomes vernaculaires plus le latin. Il s’y vouait aussi plusieurs cultes. La ville était si prospère que Rome lui donna le statut privilégié de colonie. A la mort de son mari, Odenat, en 267, Zénobie se proclame reine et, enivrée par le pouvoir, défie Rome: elle veut battre monnaie, le privilège de l’empereur.

En plus de sa valeur touristique - le site était l’étape obligatoire de tous les circuits touristiques en Syrie- Palmyre est doublement symbolique. Pour Damas, entendons-là le pouvoir baathiste, la ville représente le passé glorieux du pays, à la fois lié à l’Europe, à Rome, et défiant l’Empire à la manière de Zénobie. Pour l’EI, qui utilise le nom de Rome comme emblème de l’Occident, c’est la quintessence de l’ennemi, ce qu’il faut absolument détruire. Palmyre est la petite Rome. En s’y attaquant, les djihadistes savent qu’ils jouiront d’une couverture médiatique encore plus forte qu’en mettant en scène les souffrances qu’ils infligent à leurs otages. Ironiquement, les ruines suscitent autant, sinon plus d’empathie que le martyre des hommes.

L’armée régulière syrienne n’a pas non plus protégé les ruines. Au contraire, en installant une base militaire dans la vieille citadelle littéralement à côté du site antique, Damas a sciemment multiplié les risques de destruction pesant sur Palmyre. Alors que le régime syrien connaît des déboires, l’avancée djihadiste sur un site universellement reconnu permet à Bachar el-Assad de se présenter frauduleusement comme le dernier rempart contre la sauvagerie islamiste. Le gouvernement de Damas a pourtant contribué à renforcer l’EI tout comme il a aussi participé au trafic d’antiquités en encadrant des fouilles clandestines. Les soldats syriens n’ont pas été les gardiens des vestiges, mais les complices des pillages.

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