Dans le déclenchement mondial des Panama Papers, il y a les révélations et donc le travail austère sur des teraoctets de données qui parlent d’abord aux analystes. Et puis il y a les reportages sur les conséquences de l’onde de choc.

Parmi les chefs d’Etat épinglés par les enquêtes du Consortium international des journalistes d’investigation, on avait repéré la société écran de l’un d’entre eux, Sigmundur David Gunnlaugsson, le premier ministre d’Islande – dont tout le monde désormais connaît le nom.

L’Islande est un petit pays, à l’aune de sa population, 329’000 personnes. Aussi quand 22’0000 personnes y défilent (estimation des organisateurs de la manifestation) réclamant la démission du dit Gunnlaugsson et de tout son gouvernement, c’est que l’on a atteint un degré certain d’exaspération sur l’échelle de Richter de l’indignation des peuples.

L’Agence France Presse nous apprenait donc hier en préambule que «l’affaire est extrêmement sensible dans un pays marqué par les excès des années 2000, où un secteur financier euphorique et ses dirigeants et cadres usaient et abusaient des sociétés écrans.» Elle nous apprend ensuite que la «défense du chef de gouvernement est simple: lui n’a jamais caché d’argent à l’étranger et sa femme est en règle avec le fisc islandais. «Elle n’a jamais utilisé de paradis fiscal et on ne peut pas dire non plus que sa société est une société offshore dans le sens où elle paierait des impôts à l’étranger plutôt qu’en Islande", a-t-il écrit sur son site internet.»

Au motif de quoi, il déclare: «Je n’ai pas envisagé de démissionner à cause de cela et je ne démissionnerai pas à cause de cela», a-t-il insisté lundi après-midi, interrogé par la chaîne Stöd 2.

Au micro de la télévision public RUV, il précisait qu’il «regrettait de ne pas avoir révélé plus tôt cette participation», tout en répétant «qu’il ne s’était pas rendu coupable d’évasion fiscale.»

Il regrette peut-être, Gunnlaugsson, mais cela ne l’a pas empêché, avant que l’affaire ne connaisse le retentissement planétaire de ces derniers jours, de renvoyer sèchement dans les cordes – à la manière de François Mitterrand en son temps – une équipe de la télévision suédoise SVT, venue l’interroger sur le sujet précisément, le 11 mars. Une séquence qui a fait le tour des journaux télévisés du monde entier lorsque les Suédois ont décidé de la rendre publique, hier. Et qui depuis multiplie depuis les visionnages sur YouTube:

Pour celui qui était censé, comme l’écrit l’Agence France Presse, «incarner une rupture avec la classe politique, y compris celle de son parti, qui avait fermé les yeux sur la frénésie d’expansion des banques islandaises»… Cela la fout vraiment mal, pour parler un peu lestement.

Et c’est ce qu’a constaté de visu sur le terrain le reporter que le journal Le Monde a envoyé couvrir les premiers effets de la secousse sismique de dimanche soir. «La révélation de ce scandale a été un choc pour de nombreux Islandais qui pensaient que leur pays en avait fini avec les mauvaises pratiques financières des années 2000. A cette époque, l’argent coulait à flots sur la petite île grâce à un secteur bancaire en apparence florissant. Mais celui-ci prospérait en fait sur des prêts douteux entre banques, passant souvent par des paradis fiscaux. En 2008, cette bulle avait brutalement explosé en quelques jours, mettant l’économie du pays au tapis. Les Islandais avaient obtenu la tête de leur premier ministre en descendant massivement dans la rue. Plusieurs banquiers avaient ensuite été condamnés.»

Parmi les manifestants, Jean-Baptiste Chastand repère une assistante maternelle: «Sept ans après, Lilja Magnusdottir, 42 ans, a le sentiment que rien n’a changé. «Après le krach de 2008, on a parlé d’une Islande meilleure, mais on voit que tout va plus mal. On a été trahi par tous ceux qui nous ont dit que ça allait mieux", assure cette assistante maternelle, qui a fait deux heures et demie de route depuis son village de 850 habitants pour venir manifester lundi soir. Il y a dix jours, elle avait déjà lancé une pétition pour réclamer la démission du gouvernement, après que la femme du premier ministre a publié un communiqué sur Facebook pour tenter de protéger son mari. Cette pétition a connu un succès foudroyant après la diffusion du reportage sur les "Panama Papers" dimanche soir à la télévision publique.»

Lundi donc, le peuple d’Islande s’est déchaîné, s’il faut en croire le récit de Jean-Baptiste Chastand: «les milliers de manifestants ont brandi des bananes, censées symboliser les dérives des élites politiques islandaises, et lancé du fromage blanc contre la façade du Parlement (un geste de colère traditionnel sur l’île). Certains orateurs ont carrément appelé l’Europe à l’aide. «Nous avons besoin de votre assistance pour défendre notre démocratie», a proclamé, en anglais, l’un d’entre eux. Un geste très fort alors que le premier ministre, nationaliste farouche, a choisi de fermer le dossier de l’adhésion à l’Union européenne en 2015. Les manifestants ont surtout reproché à M. Gunnlaugsson d’avoir trahi ses idéaux en ayant recours à des paradis fiscaux, tout en surfant sur le ressentiment des Islandais contre les créanciers étrangers.»

Désormais, pour toute l’île bouleversée par les révélations du Consortium, la question est: «tombera-t-il?».

Et les observateurs attentifs au mécano complexe de l’indignation organisée ou spontanée étudieront longtemps encore les séquences meurtrières de ce scandale en Islande: des maladresses communicationnelles considérables, à la réplique citoyenne menée sur Facebook, via une pétition en ligne, dans la rue, et au Parlement, comme le décrit si limpidement Focus.de, le site allemand.

C’est le dispositif désormais habituel, sera-t-on tenté de dire… Dans les démocraties occidentales du moins. Car pour ce qui est de la Syrie, du Maroc ou de l’Arabie saoudite, on n’est pas sûr que cela puisse fonctionner de la même manière.

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