La crise de la globalisation s’approfondit sous l’effet de la pandémie, ce qui entraîne la révision des politiques dans les domaines social, économique, financier, sanitaire. Il en va de même pour la politique extérieure. Nous devons nous extraire du «piège de nos certitudes», il convient d’adapter les stratégies et les plans préparés avant l’épidémie à la nouvelle donne de la politique mondiale et tenir compte de l’état des finances publiques et des tensions sociales.

Ainsi la Commission des affaires extérieures du Conseil national a demandé que la part de l’aide humanitaire dans la coopération au développement soit augmentée au vu des besoins actuels. Le nouveau programme de coopération a pourtant donné lieu à une vaste consultation l’an dernier seulement. Le grand projet de «Vision 2028» devait dessiner les grandes lignes de la politique extérieure dans un horizon prévisible à dix ans. Il n’échappera pas non plus à un réexamen, d’autant moins que le risque de pandémie n’y figurait pas. Le rapport partait d’une vision optimiste de la gouvernance mondiale, que la Suisse devait œuvrer à consolider dans le sens d’un ordre fondé sur le droit international et la coopération. Or les conséquences de la pandémie pourraient remettre en question ces postulats quelque peu iréniques.

L’UE pourrait se fermer

Richard Haas, qui a dirigé le centre de planification du Département d’Etat et préside l’influent Conseil des relations internationales aux Etats-Unis, considère que les gouvernements vont chercher en priorité à relancer leur économie: ils seront a priori moins enclins à une collaboration plus poussée sur le plan international. C’est la conséquence des nouvelles exigences budgétaires, qui restreindront la marge de manœuvre des gouvernants, lesquels devront affronter de surcroît des mouvements nationalistes et populistes renforcés sous l’effet de la crise sociale. En ce sens, la pandémie ne change pas fondamentalement la donne, mais elle accélère et accroît des tendances constatées depuis une dizaine d’années.

Cette période coïncide aussi avec la perte de tonus du leadership américain. Si les Etats-Unis, fondateurs du système international moderne au sortir de la Deuxième Guerre mondiale, s’en retirent, le multilatéralisme continuera à reculer dans trois domaines principalement – changement climatique et perte de la biodiversité, lutte contre la prolifération d’armes de destruction massive et rejet de l’immigration et des flots de réfugiés. Quelles que soient par ailleurs les bonnes volontés d’autres Etats responsables, la rivalité stratégique entre la Chine et les Etats-Unis pourrait déboucher sur un véritable conflit et structurer encore davantage la politique mondiale. Le Brexit a révélé la perte de vigueur de l’Union européenne, qui fait face à de nombreux défis qu’elle peine à relever. La pandémie n’a rien arrangé en dépit de manifestations de solidarité souvent généreuses, parfois laborieuses mais encore imparfaites dans le secteur financier. L’UE pourrait se fermer un peu plus sur elle-même.

Paralysie du Conseil de sécurité

Le tumulte d’une si inquiétante situation internationale ne peut manquer de rendre la politique extérieure de la Suisse encore plus prudente. L’ONU n’est pas sortie indemne de la crise. La paralysie du Conseil de sécurité, incapable de prendre position sur le Covid-19 et de soutenir l’appel au cessez-le-feu mondial du secrétaire général, qui a de ce fait échoué, affaiblit encore davantage une organisation qui pèse de moins en moins sur la situation planétaire. Les Européens lui maintiendront leur appui en toute lucidité, plus par respect atavique des principes que pour régler des problèmes mondiaux. Le même Richard Haas, dans son dernier livre, Le Monde, une brève introduction (en anglais), sorte de manuel d’éducation civique aux questions internationales, pense que le délitement actuel de la société internationale peut conduire à un monde plus anarchique, dans lequel la démocratie cédera du terrain, de nouveaux conflits armés éclateront et la rivalité entre grandes puissances augmentera, au détriment de la coopération internationale devenue trop faible pour répondre aux défis globaux.


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