Il est prématuré de vouloir déjà dessiner les contours du monde de l’après-virus, mais un correspondant m’invite à distinguer certaines caractéristiques de cet avenir en se fondant sur l’histoire récente. L’Etat revient en force pour protéger la population; il ne desserrera son étreinte que progressivement, à la fin de l’alerte, comme ce fut le cas après la Seconde Guerre mondiale dans nombre de pays démocratiques. Et la crise économique et sociale qui frappera nos pays les contraindra à prendre des mesures de grande envergure, ce qui plaidera pour le maintien de pouvoirs exceptionnels. Mais il reviendra aux contre-pouvoirs démocratiques – les parlements – d’en décider et d’en assurer la surveillance.

Instabilité

Sur le plan international, les tensions préexistantes entre Etats sont exacerbées par la crise, ainsi la querelle entre la Chine et les Etats-Unis. Si la pandémie redistribue les cartes sur la scène mondiale, les bouleversements prévisibles menaceront avant tout le système libéral, ouvert, fondé sur le droit international et la liberté des échanges. La démocratie libérale est déjà l’objet d’attaques. Le modèle de gouvernement autoritaire gagne des adeptes jusqu’au sein des démocraties occidentales. Le Covid-19 pourrait encore renforcer cette tendance. Ce ne sera pas une rupture soudaine mais la conséquence des changements géopolitiques en cours: la montée en puissance de la Chine, l’affaiblissement de l’Occident, le développement de nouvelles technologies et le comportement brutal et provoquant d’Etats voyous. Dans le New Statesman, Nick Timothy, un ancien collaborateur du cabinet de Theresa May, dresse un sombre état des lieux. De son point de vue, l’Occident a vécu une ère de paix et de prospérité de la chute du mur de Berlin en 1989 jusqu’à l’écroulement des Twin Towers en 2001. Depuis lors, le monde est devenu multipolaire. Les Etats-Unis n’exercent plus qu’un leadership partiel et sont défiés en permanence par la Chine et la Russie – ou encore l’Iran, la Corée du Nord et parfois même par l’Union européenne, qui compte de moins en moins sur son allié américain. L’instabilité qui en découle engendre des conflits ouverts: la guerre commerciale entre la Chine et les Etats-Unis, la revendication territoriale de la Chine en mer de Chine et dans le Pacifique, les combats hybrides entre la Russie et l’Ukraine depuis l’annexion de la Crimée, la guerre de Syrie, pour ne citer que les principaux.

Tous les moyens sont bons: terrorisme, cyberattaques, campagnes de désinformation, intrusion dans les processus électoraux, sans parler du recours aux armes les plus sophistiquées, y compris par des groupes armés non étatiques. Les civils, les hôpitaux, les médecins sont particulièrement visés. La crise sanitaire actuelle ajoute ses effets dévastateurs aux séquelles toujours présentes de la crise financière de 2008, à la crise migratoire non encore maîtrisée depuis 2015, et à la crise urgente et permanente du climat. Timothy constate encore que de nouveaux équilibres voient le jour dans le monde sans que les institutions internationales s’y adaptent. De fait, l’OMC est paralysée par les Etats-Unis, le Conseil de sécurité est bloqué par la Russie et la Chine, et de toute façon insuffisamment représentatif, l’UIT et l’OMC se placent dans l’orbite de Pékin, l’OTAN est fragilisée et l’UE en retard… Nous avons oublié de les réformer, laissant ainsi le champ libre aux populistes et aux pays qui les soutiennent.

Sans louvoyer

Si, après la pandémie, une nouvelle architecture internationale voit le jour, l’Occident devra se présenter en réformateur dans le débat qui s’engagera alors. Il devra défendre ses valeurs de manière plus offensive et plus adéquate et refaire son unité sous la bannière d’un leader reconnu. La Suisse ne saurait se tenir à l’écart de ce mouvement. Elle ne peut se contenter d’un discours légaliste ou irénique, elle devra prendre, le moment venu, des positions politiques sans louvoyer entre les grandes puissances.


Chroniques précédentes:

Les Opinions publiées par Le Temps sont issues de personnalités qui s’expriment en leur nom propre. Elles ne représentent nullement la position du Temps.